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Bibliothèques spoliées, la mémoire retrouvée

La salle de lecture, ici en 1937, de la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, pillée par les nazis en août 1940. Les responsables de l’AIU estiment avoir récupéré la moitié des livres après la guerre. - Photo ALLIANCE ISRAÉLITE UNIVERSELLE

Bibliothèques spoliées, la mémoire retrouvée

Des dizaines de bibliothèques publiques européennes détiennent des collections issues des millions de livres volés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Une histoire longtemps occultée que quelques bibliothécaires œuvrent aujourd’hui à faire sortir de l’oubli.

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 17.03.2017 à 00h00,
Mis à jour le 17.03.2017 à 10h37

Au moins cinq millions de livres, peut-être dix ou vingt millions - on ne connaîtra jamais le chiffre exact -, ont été volés en France par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Après le conflit, une partie de ces ouvrages s’est retrouvée, au terme d’un cheminement complexe, dans des bibliothèques publiques, en France et dans d’autres pays d’Europe. La provenance singulière de ces collections avait fini par tomber dans l’oubli, jusqu’à ce que quelques bibliothécaires, notamment en France et en Allemagne, entament à partir de la fin des années 2000 un patient travail d’identification pour rendre leur histoire à ces ouvrages. Un colloque international organisé à Paris les 23 et 24 mars permettra de faire un bilan de ces travaux et d’envisager les perspectives de restitution de ces biens.

Une partie des livres déposés à la Bulac proviennent de familles issues de la diaspora. - Photo OLIVIER DION

Des restitutions difficiles

Dès le début de l’Occupation en France, les nazis, parfaitement renseignés sur les collections qu’ils ciblent, entreprennent le pillage systématique des bibliothèques des grandes familles juives puis de milliers d’anonymes, des fonds d’institutions, ainsi que des archives de partis politiques, de syndicats et de plusieurs ministères sensibles. Au lendemain de la guerre, les alliés anglo-américains déploient des efforts colossaux pour organiser le retour, de l’Allemagne vers la France, des collections pillées. Dans la zone qu’ils occupent dans l’Allemagne vaincue, les Soviétiques, quant à eux, s’emparent des collections qu’ils trouvent et les expédient dans leurs bibliothèques, à Moscou, à Saint-Pétersbourg ou à Minsk.

En France, les ouvrages qui n’ont pas pu être rendus à leurs propriétaires sont attribués à des bibliothèques publiques par la sous-commission des livres, rattachée à la commission de récupération artistique. Les dépôts, prévus à l’origine pour être temporaires, vont aux établissements détruits pendant la guerre ou aux bibliothèques patrimoniales en fonction des thématiques qu’elles couvrent. Au fil des années, on oubliera leur provenance et ils seront intégrés dans les collections générales ou resteront dans des cartons.

Héritage de cette histoire mouvementée : des dizaines de bibliothèques publiques en Europe détiennent aujourd’hui encore des fonds issus des spoliations de la Seconde Guerre mondiale. En France, c’est Martine Poulain, conservatrice générale des bibliothèques et chercheuse au centre Gabriel-Naudé de l’Enssib (Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques), qui a contribué à raviver cette mémoire perdue. En 2014, elle découvre aux Archives nationales la liste des établissements dépositaires et des documents reçus. Dans les 42 bibliothèques concernées, cette découverte crée la stupeur. Presque toutes ont depuis entrepris d’identifier ces ouvrages et d’en signaler la provenance dans leur catalogue. La perspective de pouvoir un jour les restituer aux propriétaires ou à leurs héritiers, en revanche, est faible.

Sebastian Finsterwalder : "Il faut une prise de conscience"

DR - Sebastian Finsterwalder

La Bibliothèque centrale et régionale de Berlin (ZLB), où travaille Sebastian Finsterwalder, figure parmi les 6 bibliothèques qui ont créé une base de données commune recensant 7 000 noms de particuliers et d’institutions, et 30 000 indications de provenance identifiées dans leurs collections.

Combien de livres volés sont à la ZLB ?

Ce travail a commencé en 2002, quand on a trouvé des documents prouvant explicitement que la bibliothèque avait acheté en 1943 à la Ville de Berlin des collections provenant des spoliations des familles juives. Il n’était plus tolérable de fermer les yeux. Je pense qu’il y a environ 200 000 documents, mais on ne connaîtra jamais le chiffre exact.

Des restitutions sont-elles encore possibles ?

Oui, c’est possible, nous en faisons presque tous les mois. Environ 20 % des livres portent des marques d’appartenance. Ils n’ont souvent pas de valeur marchande mais une grande valeur symbolique. Le problème est le temps qu’on peut y consacrer. Je ne sens pas une grande volonté de la part des politiques en Allemagne pour soutenir ces efforts. Beaucoup de bibliothèques allemandes n’ont toujours pas entamé ce travail. Ce n’est pas une question d’argent, mais de priorité.

Pourrait-on envisager une collaboration au niveau européen ?

Il faudrait déjà qu’on soit capable de se coordonner au niveau de l’Allemagne, mais oui, ce serait super ! Je sais que des collègues font le même travail aux Pays-Bas, en Autriche, en République tchèque. Nous serions tout à fait disposés à partager notre base de données, qui est facile à traduire et à adapter. Je compte beaucoup sur le colloque de Paris pour mieux faire connaître notre travail et pour susciter une prise de conscience nationale.

Un colloque à Paris

"Où sont les bibliothèques spoliées par les nazis ? Tentatives d’identification et de restitution, un chantier en cours" : ce colloque est organisé les 23 et 24 mars à Paris par le centre Gabriel-Naudé de l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, l’Institut d’histoire du temps présent et l’université Paris-Diderot. Entrée libre sur inscription : www.enssib.fr

Retouver les propriétaires

Le travail de fourmi mené dans ses immenses collections par la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac), à Paris, a permis de retrouver plus de 1 000 documents sur les 3 000 reçus par son "ancêtre", la Bibliothèque interuniversitaire des langues orientales. Il s’agit pour la plupart de livres de l’édition courante de l’époque dans différentes langues d’Europe de l’Est, volés dans les foyers des familles issues de la diaspora. Quelques-uns portent des dédicaces ou des tampons de libraires, des traces insuffisantes cependant pour établir une appartenance. "Nous décrivons ces mentions pour leur intérêt historique, plus que dans une perspective de restitution car l'origine exacte de ces documents reste très difficile à déterminer", explique Benjamin Guichard, directeur scientifique à la Bulac. Idem à Douai, où la bibliothèque municipale a pu identifier les 700 documents reçus pour reconstituer ses collections, détruites à 90 % par les bombardements. "Ce sont surtout des livres des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, probablement issus de bibliothèques de collectionneurs privés, impossibles à identifier", confirme Guillaume Klaës, directeur de la bibliothèque de Douai depuis 2012.

Sur les 3 600 documents reçus par la Bibliothèque nationale de France (BNF), seuls quelques-uns portent un nom, notamment celui du philosophe Victor Basch, dont la famille a été contactée. "Le souci de retrouver les propriétaires a toujours existé, souligne Anne Pasquignon, adjointe au directeur des collections à la BNF. Une exposition a été organisée dès 1949 pour les documents précieux." Aujourd’hui, le numérique facilite le travail collaboratif et la communication à grande échelle des informations retrouvées. Un projet de base de données commune aux bibliothèques françaises est en cours ; une autre, réalisée par Martine Poulain, est disponible sur le site du Mémorial de la Shoah, tandis que les listes des saisies des bibliothèques françaises par les nazis se trouvent sur le site de la Commission française des archives juives (1). "Connaître l'origine et le parcours de ces documents permettra de contribuer à réparer une injustice de l'histoire, conclut Jean-Claude Kuperminc, directeur de la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, à Paris, qui a pu récupérer après la guerre environ la moitié de ses collections qui avaient été intégralement volées par les nazis. La restitution constitue l’étape suivante, quand elle est possible."

(1) http://www.cfaj.fr

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