Bibliothèques : le défi HQE | Livres Hebdo

Par Véronique Heurtematte, le 27.11.2015 (mis à jour le 27.11.2015 à 13h55) COP 21

Bibliothèques : le défi HQE

La nouvelle bibliothèque de Bourg-la-Reine, premier bâtiment HQE de l’architecte Pascale Guédot. - Photo PASCALE GUÉDOTPASCALE GUÉDOT

Les bibliothèques françaises sont de plus en plus nombreuses à disposer d’un bâtiment "écologique" et de collections sur le développement durable. Mais ces initiatives restent éparses, aucun cadre n’existant à l’échelle nationale.

Alors que la France s’apprête à accueillir au Bourget du 30 novembre au 11 décembre la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, qu’en est-il de l’implication des bibliothèques françaises en matière de développement durable ? Sur cette problématique, relativement récente pour les bibliothèques, il est difficile de dresser un panorama précis à l’échelle nationale. Construire un bâtiment de bibliothèque avec une démarche de haute qualité environnementale (HQE) ou proposer des collections et des actions de médiation autour du développement durable sont des choix qui relèvent des collectivités territoriales. Ces initiatives sont de plus en plus nombreuses mais demeurent isolées, hors de toute vision d’ensemble, aucun cadre de réflexion n’ayant jamais été élaboré au niveau national, ni par l’Etat, ni par les associations professionnelles.

A Betton, la directrice, Muriel Piffeteau, se souvient de l’été où il a fait jusqu’à 30° dans les locaux à cause d’une sonde extérieure endommagée qui empêchait la régulation de la température par le sol. - Photo VILLE DE BETTON

La contribution du ministère de la Culture et de la Communication en la matière se résume à l’application d’un bonus aux subventions qu’il attribue, via les Drac, aux projets de construction de bibliothèques quand ces derniers intègrent des objectifs écologiques. Sur ce terrain, où, certes, les élus sont souverains dans leurs décisions, le ministère n’a émis aucune recommandation ou préconisation. "En cette période de fortes tensions budgétaires pour les collectivités locales, promouvoir une démarche qui génère souvent un surcoût paraît délicat, argumente Fabien Plazannet, chef du département des bibliothèques au Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et de la Communication. Cela pourrait même être contre-productif et conduire certains élus à renoncer à se lancer dans un projet de construction." Pourtant, dans un autre domaine qui relève aussi de l’autorité des collectivités territoriales, à savoir l’élargissement des horaires d’ouverture, l’actuelle ministre de la Culture, Fleur Pellerin, et Aurélie Filippetti avant elle ont pris clairement position, commandité des rapports, suscité des décisions politiques, comme récemment le vote qui permet d’utiliser désormais une partie de la dotation générale décentralisée (DGD) versée par l’Etat aux collectivités locales pour rémunérer les personnels nécessaires à ces extensions d’horaires.

La médiathèque Grand M à Toulouse a installé des écrans expliquant le fonctionnement des panneaux solaires et un compteur qui indique leur rendement en watts. - Photo VILLE DE TOULOUSE D.COUSY

Un argument de communication

Pas de prise de position non plus du côté des associations professionnelles, et notamment de l’ABF (Association des bibliothécaires de France), qui compte plusieurs commissions thématiques mais aucune consacrée au développement durable, comme cela existe par exemple aux Etats-Unis au sein de l’American Library Association, ou encore en Australie. L’ABF a prévu une publication mais qui tarde à voir le jour, les professionnels ayant du mal à se mobiliser sur le sujet. "Les bibliothécaires éprouvent un certain inconfort car ils ont l’impression que s’investir sur ces questions relève d’un comportement militant, en contradiction avec notre devoir de neutralité, observe Philippe Colomb, en poste à la Bibliothèque publique d’information, animateur du groupe d’intérêt spécial de l’Ifla (International Federation of Library Associations) sur les bibliothèques durables de 2013 à 2015. Avoir un cadre clair de la part du ministère de la Culture, comme pour les horaires d’ouverture, serait un appui pour les initiatives locales. Il me semble que la profession a également besoin d’un espace de discussion et de réflexion au niveau national, au sein des associations ou ailleurs."

Animer un fonds autour du développement durable permet pourtant de répondre à l’intérêt grandissant du public pour ces problématiques. "Des lecteurs viennent de loin pour consulter nos documents, qui sont aussi très empruntés", témoigne par exemple Alexandra Limiati, responsable du fonds Ecologie citoyenne et développement durable à la bibliothèque parisienne Marguerite-Yourcenar, très active en matière d’animations autour des questions environnementales. Et fonctionner dans un bâtiment estampillé "HQE" peut constituer un puissant vecteur de communication. Ouverte en 2013 dans une ancienne halle réhabilitée et certifiée HQE, la bibliothèque Vaclav-Havel, dans le 18e arrondissement de la capitale, a été choisie comme lieu de lancement de l’imposant programme d’animations concocté par la Ville de Paris à l’occasion de la COP 21. "Mener des animations autour du développement durable dans un bâtiment écologique renforce le message", souligne son directeur Alain Maenen. A la médiathèque du pôle culturel de La Grande Passerelle à Saint-Malo, la démarche HQE a été fortement valorisée dans tous les documents de communication élaborés depuis son ouverture en décembre 2014. "Il était donc nécessaire d’expliquer la démarche de ce projet coûteux, et donc critiqué", explique Nathalie Le Poupon, directrice de la médiathèque. Idem à la médiathèque Grand M à Toulouse, ouverte en 2012, qui a aussi installé des écrans expliquant le fonctionnement des panneaux solaires et un compteur qui indique leur rendement en watts. La médiathèque de Betton, près de Rennes, donne sur son site Internet des explications concernant les choix de construction de ce bâtiment HQE inauguré en 2008, son intégration dans un environnement naturel remarquable. Elle propose, elle aussi, un fonds thématique. Une offre qui prend tout son sens dans une commune qui prête des caméras thermiques aux habitants pour évaluer les consommations d’énergie de leurs logements, qui tient un forum annuel sur la rénovation énergétique des habitations et qui a prévu de participer à la COP 21.

Un défi technologique et architectural

Pour l’architecte, construire un bâtiment HQE constitue un défi, surtout quand il s’agit d’une bibliothèque, lieu conçu pour être largement ouvert, accueillant du public dans un va-et-vient continu. "Les bibliothèques n’ont pas de référentiels spécifiques, contrairement aux écoles, par exemple, souligne l’architecte Pascale Guédot, qui a signé son premier bâtiment HQE avec la nouvelle bibliothèque de Bourg-la-Reine (92), ouverte en février 2015. Dans une bibliothèque, on doit pouvoir circuler facilement, c’est en contradiction avec les impératifs d’isolation phonique, par exemple. Il faut adapter au cas par cas. Si les règles sont trop strictes, notre créativité d’architecte risque de s’épuiser. Dans le cas de la médiathèque François-Villon, j’ai trouvé que, malgré les contraintes, la démarche HQE avait constitué un enrichissement de mon travail." Les principales cibles retenues pour ce projet ont été une isolation thermique renforcée, la récupération des eaux de pluie permettant d’assurer 80 % des besoins en arrosage et nettoyage, un système de chauffage et de climatisation reposant sur une pompe à chaleur géothermique, un chantier propre et la préservation d’un noyer, qu’il a fallu protéger pendant les travaux et qui a en partie conditionné l’architecture du bâtiment.

HQE, à quel point ?

Opter pour une construction HQE constitue un choix politique de la part des élus et fait généralement partie d’une stratégie globale. C’est le cas à Betton et à Saint-Malo, mais aussi à Toulouse qui a entamé une politique en faveur du développement durable en 2006 et qui mène depuis diverses actions pour "construire propre et économe", comme le revendique Nicole Miquel-Belaud, conseillère déléguée à Promotion de Toulouse-Economie sociale et solidaire, et à la lecture publique. Au Bouscat, près de Bordeaux, le nouvel équipement qui ouvrira en décembre prochain rassemblera en plein cœur de ville la médiathèque, la maison des associations et le pôle développement durable de la ville.

Au-delà de la démarche militante, le choix d’un bâtiment durable est souvent motivé par les perspectives d’économie de fonctionnement, estimé en moyenne à 30 %, et par le souci d’offrir un plus grand confort aux usagers par un soin accru accordé à la qualité des matériaux, de l’environnement acoustique et thermique, à l’équilibre entre lumières naturelle et artificielle. "Aujourd’hui, quasiment tous les projets de médiathèque de plus de 1 000 m2 intègrent une démarche HQE", estime Marc Germain, architecte-conseil au ministère de la Culture et de la Communication. Une nouvelle encourageante. Seule ombre au tableau, l’appellation "HQE" recouvre des réalités très différentes. La HQE repose en effet non sur des normes fixes mais sur un ensemble de 14 "cibles" à atteindre. Pour respecter la démarche HQE, un bâtiment doit atteindre le niveau très performant dans au moins 3 cibles de son choix, le niveau performant dans 4 cibles, et le niveau de base dans les 7 restantes. Le projet peut mener à une certification, délivrée par un bureau spécialisé, ou s’en tenir simplement à la démarche. Nombre d’élus choisissent cette dernière option, la certification constituant "un coût et des contraintes supplémentaires", comme on le reconnaît à la mairie du Bouscat.

Les bilans des performances énergétiques de ces bâtiments après leur ouverture, en l’absence de toute obligation légale, ne sont que rarement pratiqués. Un bâtiment estampillé HQE lors de sa livraison peut donc très bien ne plus l’être quelques années plus tard. Betton teste chaque année les consommations d’énergie de tous ses services municipaux, Bourg-la-Reine et Saint-Malo ont pris l’engagement de réaliser des évaluations régulières. Mais là encore, tout repose sur la bonne volonté d’une équipe municipale.

Une démarche pilote

Pourtant, affirme Gérald Masteau, directeur de l’agence parisienne Etamine, un bureau d’études en qualité environnementale qui a accompagné une demi-douzaine de projets de bibliothèques, un suivi d’exploitation sur les premières années de fonctionnement, même s’il représente un coût, permet d’optimiser les performances, et de faire baisser la facture énergétique de 30 %. "Il y a une trop grande fracture entre la phase de construction et la phase d’exploitation", déplore le jeune directeur. Même problème en ce qui concerne la formation des usagers, capables pourtant de faire passer les consommations de fluides du simple au triple, selon leur comportement.

Autre inconvénient, régulièrement pointé par les bibliothécaires : la complexité de gestion de ces bâtiments, la HQE reposant souvent sur des technologies complexes. A Betton, la directrice, Muriel Piffeteau, se souvient de l’été où il a fait jusqu’à 30 degrés dans les locaux à cause d’une sonde extérieure endommagée qui empêchait la régulation de la température par le sol. "Le tableau de bord technique est très complexe, relève la directrice. Tout est géré par des outils électroniques. La mairie n’avait pas mesuré la montée en compétence que cela nécessite de la part des équipes de techniciens."

Alors que les obligations réglementaires en matière de construction ne cessent de se renforcer, certains élus ne voient pas l’intérêt d’aller encore plus loin avec une démarche HQE, dont le surcoût pour la phase de construction est estimé entre 5 et 15 %. Un argument qui fait bondir Héloïse Pelen, chargée d’affaires à l’agence Etamine : "La France s’est fixé comme objectif de diviser par quatre ses émissions de CO2 d’ici à 2050. On n’y est pas du tout. La HQE constitue une démarche pilote innovante qui permet d’élaborer ce qui deviendra le cadre réglementaire de demain."

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