Lecture publique

Bibliothèques : la fin des grands établissements ?

La nouvelle bibliothèque de l’agglomération Caen la Mer, conçue par l’agence OMA de Rem Koolhaas. - Photo JULIEN LANOO

Bibliothèques : la fin des grands établissements ?

Deux grandes bibliothèques, conçues comme des outils d’aménagement et d’attractivité à grande échelle, ouvrent en janvier à Brest et à Caen. Mais le modèle auquel elles correspondent est de plus en plus concurrencé par des équipements plus ajustés aux besoins de territoires spécifiques.

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 06.01.2017 à 00h00,
Mis à jour le 06.01.2017 à 10h51

Le 7 janvier ouvre à Brest la médiathèque François-Mitterrand. Ce nouvel équipement occupe 9 700 m2 dans les Ateliers des Capucins, lieu historique des activités sidérurgiques de l’arsenal brestois. Au sein de cet immense espace reconverti en pôle culturel et d’activités, qui abritera à terme un cinéma et le Fourneau, centre national des arts de la rue, ainsi que la Cantine numérique, des commerces et des start-up, la nouvelle bibliothèque, conçue par l’agence Canal architecture, a été élaborée comme un outil d’attractivité de premier plan. Elle est d’ailleurs le premier équipement à ouvrir dans ce nouvel éco-quartier qui accueillera ses premiers habitants dans quelques jours.

La nef de la nouvelle bibliothèque des Capucins, à Brest. - Photo M. LE GALL

Une semaine plus tard, le 14 janvier, l’agglomération de Caen la Mer inaugurera elle aussi un établissement de lecture publique de grande envergure. Sur 12 000 m2, la bibliothèque Alexis-de-Tocqueville, conçue par l’agence OMA de l’architecte Rem Koolhaas, sert également de fer de lance à la recomposition urbaine des 600 hectares de la presqu’île. Ce quartier en plein développement compte déjà plusieurs institutions culturelles d’importance comme le Cargö, salle de musiques actuelles, l’école supérieure d’arts & médias de Caen/Cherbourg ou encore le Dôme, maison de la recherche et de l’innovation.

Un genre nouveau

Ces deux nouvelles bibliothèques, destinées à servir de tête de réseau de la lecture publique sur leur territoire, s’inscrivent dans le mouvement de création de grands établissements de centre-ville qui a marqué les années 1990 et 2000 avec le programme national des BMVR (bibliothèques municipales à vocation régionale). D’autres sont encore attendus dans les années à venir. Clermont-Ferrand, par exemple, prévoit d’installer sa future médiathèque centrale dans les 10 000 m2 de l’ancien hôtel-Dieu, en centre-ville. Cambrai ouvrira le Laboratoire culturel dans l’ancien collège des Jésuites, un ensemble architectural de 6 000 m2.

Depuis quelques années pourtant, ce modèle est concurrencé par des bibliothèques d’un genre nouveau. De taille moyenne, conçues pour répondre aux besoins d’un bassin de vie spécifique avec des projets souvent plus inventifs que ceux des grandes structures, celles-ci rompent avec l’ancienne hiérarchie entre centrale et annexes. Elaborées avec exigence, elles offrent à échelle réduite la même qualité d’accueil et de service que les grands équipements centraux. Ce mouvement, dans lequel s’inscrit notamment la bibliothèque Lacassagne, qui ouvre aussi en janvier à Lyon (3e), ou encore l’Agora, à Metz, qui rassemblera en 2018 une médiathèque et un centre social, pourrait, du fait des contraintes financières autant que de logiques d’aménagement urbain, devenir prépondérant dans les années à venir.

Quelle que soit leur dimension, les nouveaux équipements se pensent comme des outils au service d’une politique publique globale, bien au-delà du champ de la lecture publique, ou même du champ culturel. Appuyés sur des projets élaborés au plus près des réalités de leur territoire avec l’ensemble des partenaires culturels, sociaux, éducatifs mais aussi économiques dans une démarche de co-construction, ils doivent se montrer capables de s’adapter facilement à des pratiques culturelles et des technologies en perpétuelle évolution, tout en intégrant la contrainte budgétaire.

Projet de ville

Les projets de Brest et de Caen illustrent très concrètement ces préoccupations. "La bibliothèque est un projet de ville au service de tout le territoire, pas seulement un projet culturel, confirme Gaëlle Abily, élue à la culture de Brest. Nous avons commencé par construire les bibliothèques de proximité. Il nous restait à faire une tête de réseau avec un projet global en lien avec les autres bibliothèques, bien sûr, mais aussi tous les acteurs éducatifs, sociaux, économiques." La nouvelle bibliothèque François-Mitterrand a pour mission d’attirer de nouveaux publics et de concrétiser la mixité sociale. Les habitants et groupes d’usagers, selon une tradition maintenant ancienne à Brest, ont été associés tout au long de l’élaboration du projet par des consultations, des visites de chantier, des ateliers participatifs.

La bibliothèque cible en particulier les adolescents et jeunes adultes avec une offre importante autour du jeu et avec le 6 Tonnes, un espace dédié aux usages collaboratifs élaboré en concertation avec des groupes de lycéens. Elle dispose également d’une offre spécifique pour les demandeurs d’emploi et bénéficie d’un partenariat avec un enseignant relais. Devenu courant dans les musées, ce dispositif par lequel un enseignant consacre une part de son temps à un établissement pour l’aider à élaborer des outils pédagogiques et des activités adaptés aux scolaires est encore rare en bibliothèque.

Les élus de Caen la Mer affichent des préoccupations semblables. "Un équipement tel que la bibliothèque Alexis-de-Tocqueville fait partie des atouts dont doit se doter une grande métropole urbaine pour renforcer son attractivité, revendique Marc Pottier, vice-président à la culture de Caen la Mer. C’est un établissement structurant qui s’inscrit dans un enjeu de marketing territorial." Ici aussi, la nouvelle bibliothèque doit s’adresser à tous les habitants et conquérir les publics encore absents. Le rez-de-chaussée fait oublier qu’on est dans une bibliothèque (les collections sont concentrées au premier étage). Il a été aménagé comme un grand salon dans la ville avec un kiosque pour la presse, un restaurant, l’accès à l’auditorium et au forum citoyen, un espace polyvalent pouvant accueillir des événements et des expositions.

Olivier Tacheau, directeur des bibliothèques de Caen, cible notamment les chefs d’entreprise locaux pour toucher une partie de ces "non-publics". Au cours de visites VIP, il fait valoir les services et le potentiel du lieu pour des réunions dans l’auditorium ou l’arbre de Noël des comités d’entreprise. "Il faut s’insérer dans l’écosystème local, plaide-t-il. Sinon, on reste sur nos pratiques et nos publics habituels. Il faut qu’on invente de nouvelles formules. On demande aux usagers d’être créatifs, à nous de l’être aussi."

Contrainte économique

Ces grands établissements doivent justifier l’important investissement consenti. A Caen la Mer, Marc Pottier assume le coût financier. "Nous sommes restés dans l’enveloppe prévue grâce à une gestion rigoureuse, fait valoir l’élu. Ce bâtiment est plus économe que l’ancien et rend un meilleur service aux habitants." Equipement d’intérêt communautaire, la bibliothèque Alexis-de-Tocqueville se doit de fournir un service à l’ensemble des villes de l’agglomération, qui ont toutes mis la main au porte-monnaie. Elle élabore actuellement le socle de son offre : SIGB et portail Internet communs, carte de lecteur unique, bouquet de ressources numériques. A Brest, Gaëlle Abily justifie également les choix de la ville : "Nous avons décidé que la culture n’était pas une variable d’ajustement, mais un élément fondamental pour le développement de notre commune."

Les deux cités ont connu des mouvements sociaux réclamant des créations de postes, notamment pour l’ouverture des dimanches. Les élus ont répondu, même si ce n’est pas à la hauteur de ce que souhaitaient les syndicats. A Caen, le directeur a mis en œuvre un processus d’optimisation de l’organisation du travail. A Brest, la directrice, Magali Haettiger, juge désormais "indispensable d’avoir des indicateurs permettant d’objectiver l’activité, afin de mettre en rapport les moyens et les résultats."

En chiffres

Brest, médiathèque François-Mitterrand

Conçue par l’agence Canal architecture. Intégrée dans un réseau de 8 médiathèques : 139 agents, 25000 inscrits
9 700 m2 de surface
155 000 documents, dont 120 000 en accès libre, plus 350 000 en réserve 500 jeux de société, 400 titres de revues
900 places assises
195
m2 pour l’auditorium
175 m2 pour une salle d’exposition
24,75 millions d’euros HT investis au total dans le projet.

Caen la Mer, bibliothèque Alexis-de-Tocqueville

Conçue par l’agence OMA (Rem Koolhaas). Intégrée à un réseau de 8 bibliothèques et 122 agents à Caen, formant un réseau communautaire avec les deux bibliothèques d’Hérouville-Saint-Clair et d’If, auquel s’ajoutent 6 bibliothèques dans d’autres communes de l’agglomération.
12 700 m2 de surface
1 million de documents, dont 120 000 en accès libre, 120 000 en magasins, 415 000 en magasins de conservation, 151 200 documents audiovisuels, un fonds ancien de 1 000 manuscrits, 100 incunables et 6 000 estampes
606 places assises
200
m2 pour l’auditorium
250 m2 pour une salle d’exposition
1 café-restaurant
60
millions d’euros HT investis dans le projet.

Pierre Franqueville : "Imaginer des combinaisons inédites"

Directeur de l’agence d’ingénierie culturelle et artistique ABCD, Pierre Franqueville voit l’avenir dans des équipements plus petits et plus évolutifs.

Pierre Franqueville : "Pourquoi ne pas construire des lieux plus légers, plus facilement reconfigurables et moins chers, qu’on n’hésitera pas à refaire quand les besoins auront évolué ?" - Photo DR

Pierre Franqueville - Ce sont des projets intéressants mais je pense que cela clôt le cycle des grands établissements entamé dans les années 1990 avec le programme des BMVR, bibliothèques municipales à vocation régionale. Ce sont des locomotives très puissantes mais qui ont aussi beaucoup d’inertie. A l’agence, nous travaillons surtout sur des équipements intermédiaires, entre 1 000 et 4 000 m2, souvent situés dans des quartiers prioritaires. Avant, on concevait d’abord le grand équipement central, puis ce qu’on appelait les annexes. Aujourd’hui, on aménage le territoire avec des projets plus petits, plus hybrides, plus évolutifs, capables d’ouvrir sur des horaires plus larges, qui repensent radicalement l’offre globale et le rôle de la lecture publique sur un territoire. Pour les professionnels et les élus, la bibliothèque est désormais conçue comme un outil capable de répondre à des enjeux sociétaux. Je crois que cette typologie d’établissements inaugure un nouveau cycle, très différent de celui des grands équipements.

Ces programmes permettent un champ d’expérimentation plus important. On imagine avec une plus grande liberté des équipements moins formatés, offrant plus de plasticité, où l’on se refuse de trop fixer les usages à l’avance. Les publics, les pratiques évoluent très vite, les bibliothèques doivent être capables de se renouveler rapidement. Elles deviennent des plateformes événementielles où l’on trouve des collections moindres mais plus éditorialisées et accompagnées de nombreuses activités. Les aménagements sont plus scénographiés, le mobilier n’est plus systématiquement choisi chez les fournisseurs spécialisés. Nous travaillons par exemple sur un programme où la bibliothèque sera installée dans deux lieux jointifs mais très différenciés : une bibliothèque contemporaine dans une construction neuve et, à côté, un "grand salon" de 600 m2 à l’ambiance résolument domestique installé dans un ancien petit château qui accueillera une rotation permanente de 10 % des collections accompagnées de beaucoup d’événementiel. Cet espace fonctionnera avec peu de personnel et pourra être ouvert sur des horaires décalés.

C’est en effet une préoccupation toujours plus forte. Le coût moyen de construction d’une bibliothèque, hors mobiliers et équipements, est de 2 200 euros hors taxe du mètre carré. Or il n’est que de 1 000 euros pour un bâtiment commercial. Certains élus se demandent pourquoi une telle différence, même si la qualité de la construction est supérieure. Aujourd’hui, on doit rénover des bibliothèques construites il y a seulement quinze ans parce que les bâtiments sont déjà abîmés et ne correspondent plus ni aux pratiques ni aux normes actuelles. Si la durée de vie d’une bibliothèque est aussi courte, pourquoi ne pas construire des lieux plus légers, plus facilement reconfigurables et moins chers, qu’on n’hésitera pas à refaire quand les besoins auront évolué ? Dans d’autres domaines culturels, Patrick Bouchain et ses équipes, qui ont imaginé notamment le Lieu Unique à Nantes, travaillent en ce sens depuis longtemps. En lecture publique, ce pas n’a jamais été franchi.

Il y a une certaine démagogie derrière ces dispositifs. Nous aimerions penser le contraire, mais le lecteur de base invente rarement le futur. Généralement, il veut ce qui existe déjà avec plus de livres, plus d’équipements, plus d’ouverture, plus de places assises. Les projets les plus intéressants que nous traitons à l’agence sont engagés à l’issue de réflexions portées dans le cadre du dispositif national Contrat territoire lecture qui impose à la collectivité de mener une réflexion sur la lecture publique en lien avec des partenaires culturels et non culturels, et d’élaborer de nouvelles stratégies de conquête des publics.

Autre exemple, pour la reconfiguration de La Part-Dieu à Lyon, nous avons demandé aux différents acteurs du territoire, gare SNCF, acteurs sociaux qui travaillent avec les SDF et les migrants, entreprises et salariés, office du tourisme, comment ils rêveraient la bibliothèque. Cela a apporté aux bibliothécaires des éléments de réflexion très concrets sur les services, les collections, la configuration spatiale et urbaine, les horaires.

Aujourd’hui, il faut intégrer dans la création des nouveaux équipements des professionnels venus d’ailleurs, afin de sortir des canons habituels. Nous devons imaginer des combinaisons programmatiques inédites, avec le commerce, le social, les services publics, le monde universitaire, la formation professionnelle, et tester des idées grandeur nature avec d’autant plus de légèreté que cela n’engage plus les élus pour trente ou quarante ans. Le maître mot est de mieux intégrer la bibliothèque dans la complexité de la cité contemporaine.






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