Par le 17.10.2018 à 15h00

Numérique

Bibliothèques: attention, maintenant y a des choses à voir avec les yeux !

La numérisation a ses qualités, qu'elle soit dans la consultation ou la préservation. Mais elle comporte aussi ses dangers, notamment ceux liés à la conservation des originaux.

Lors d’une visite dans un lieu culturel qu’on se gardera de brocarder[1], on a entendu une maman s’adressant à son fils en lui disant : « Attention, maintenant y a des choses à voir avec les yeux ». Il faut dire que l’un comme l’autre étaient équipés, pour cette visite, d’une tablette numérique tactile dernier cri, à base de « réalité augmentée », permettant de « visualiser » les lieux non dans leur état contemporain, parfois bien éloigné de leur splendeur originelle, mais dans l’état où ils étaient au moment de la plus grande gloire de l’édifice. Le tout permettant « de vivre une expérience de visite ludique et interactive », deux mantras de l’ère numérique.

De ce fait, l’ensemble des visiteurs, gratuitement pourvus de l’objet avec leur ticket d’entrée, parcourent les lieux en interposant entre ce qu’ils voient de leurs yeux et le monument visité une représentation numérique du passé, évidemment reconstituée, sauf quand il y a « des choses à voir avec les yeux », c’est-à-dire sans le filtre numérique imposé sans malice par les administrateurs du monument. Il semble significatif, voire roboratif, que l’attentive maman, soucieuse de l’éducation de son enfant, ait fait instinctivement le distinguo entre la perception via l’écran et la perception physique proprement dite, même si dans les deux cas et d’évidence, il s’agit bien de « regarder avec les yeux ».

On ne saurait regretter ici les campagnes de numérisation menées en bibliothèque, qui contribuent, quand elles sont accompagnées des outils intellectuels nécessaires à l’exploitation des énormes corpus ainsi constitués, à une diffusion sans commune mesure des fonds conservés. Mais il faut prendre garde à ne pas confondre une diffusion sur un support qui n’est qu’une substitution, parfois retouchée, d’un support ancien, avec la réalité du dit-support en faisant abstraction de ses origines et de son devenir. De ce fait, il faut veiller à informer l’utilisateur, non seulement des caractéristiques et de l’histoire du support originel, mais aussi de celles de sa substitution numérique.

Double danger des excès numériques

Même si elles sont utiles, indispensables, les chercheurs savent bien que les numérisations de manuscrits ne sauraient remplacer, dans certains cas, la consultation de l’original lui-même, tant le devenir physique des supports, des encres, etc. est un élément indispensable de leur travail de recherche. De même, les gardiens des cinémathèques, qui veillent sur des millions de bobines de pellicule, support fragile s’il en est, ne peuvent que rester perplexes quand on brandit la « restauration en 4K » d’un film des années quarante –qui, comme la tablette numérique « ludique et interactive », substitue à la réalité matérielle d’un support parfois gravement endommagé par les ans une vision idéale du support « d’origine » qui, bien souvent, n’est qu’une supputation biaisée et propice à controverses chez les historiens du cinéma.

Le danger de ces excès numériques est, pour les établissements patrimoniaux, double. D’une part, oublier que la reconstitution numérique n’est qu’une transposition, à la fois intellectuelle et technique, de la réalité qu’elle « restitue ». D’autre part et surtout, que la valorisation à outrance de supports de substitution, parés de toutes les séductions de la « modernité » numérique, ne conduise à sacrifier, à terme, la bonne conservation des supports originaux qui, parfois dégradés, n’ont certes pas le même attrait que leur « restauration » numérique. En bref, et le balancement est bien connu des gestionnaires d’établissement, sacrifier la bonne conservation au bénéfice de la meilleure exploitation.

Hors le cas des documents nativement numériques, il faut garder à l’esprit que la numérisation d’un support physique est une opération de codification qui suppose une intermission technique, dans un monde où l’évolution numérique rend rapidement difficile la consultation d’un support « ancien » (un Cd-Rom par exemple, mais aussi, bientôt, les films numérisés en 2K). De ce point de vue, on pourra trouver rafraîchissant que le projet Sanctuary[2], qui vise à déposer sur la Lune, en 2019, 17 « disques de saphir » [sic] gravés résumant l’histoire de l’humanité, utilise une technique de pixellisation en noir et blanc qui a plus à voir avec le microfilmage d’antan qu’avec la numérisation proprement dite. L’idée étant que d’hypothétiques extraterrestres découvrant ce témoignage d’une civilisation lors peut-être disparue puissent la découvrir avec leurs yeux sans avoir besoin d’un appareillage spécifique. A condition, bien sûr, qu’ils aient des yeux.

s'abonner se connecter
Découvrez les formules d’abonnement à Livres Hebdo
# Services
close

S’abonner à #La Lettre