Fermeture de librairies spécialisées, surproduction, invisibilisation de certains titres… En pleine crise du livre, les éditeurs indépendants de mangas subissent de plein fouet le rétrécissement du marché. « Je ne suis pas d'un grand optimisme. On est à un moment pivot », alerte Christophe Geldron, patron de NaBan. Les grands éditeurs s'en remettront. Mais pour les petits, ça va être très dur. On risque de devenir de plus en plus invisibles. »
Avec près de 250 tomes par mois en librairie, « le marché est inondé », souligne l'éditeur, avant d’ajouter : « On se retrouve dans la même situation que lors de la précédente crise du manga en 2008-2010. L'erreur des gros éditeurs à l'époque avait été, pour compenser le chiffre d'affaires baissant des grosses séries, de multiplier les titres pour garder un même chiffre d'affaires global. Ça peut créer une crise sévère dans le manga : pas juste un problème de gestion, mais un problème de trop-plein. »
Taux de retour qui explosent
Les premiers effets de cette surproduction se font déjà sentir sur leur quotidien. « Les librairies ne peuvent pas tout prendre et sont obligées de faire des choix. Les mises en place commencent à être divisées par deux, note Benoît Maurer de IMHO. Sur le premier tome de Ranpo Amnesia de Shintaro Kago en 2025, on avait obtenu une mise en place de 962 exemplaires. On en avait vendu 1200. Pour le deuxième tome, en juin dernier, on était sur une mise en place à 413. »
« Les taux de retour ont aussi explosé, ajoute Stéphane Duval du Lézard Noir. Ça dure depuis plus d'un an. J'essaie donc de modérer mes mises en place. Mais je n'ai pas vraiment de solution en ce moment. Ce qui nous tue, ce sont les écarts de paiement entre le moment où tu achètes les droits, tu fais fabriquer et tu es payé. Avant, tu pouvais attendre 18 mois. Maintenant, ça devient tendu. » Sans compter les pertes liées à l'annulation du FIBD 2026. « Les 4 000 euros de stand ne m'ont pas été remboursés », dénonce-t-il.
Pour dégager de la trésorerie, Le Lézard Noir travaille désormais à échéance courte, et non plus sur deux ou trois ans : « Je n'ai pas acheté de nouvelles séries depuis le début de l'année. » Mais dans un an, « la question des nouveautés à intégrer au catalogue se posera ». Chez IMHO, seulement sept titres seront publiés cette année. « L'année prochaine, il n'y a pas l'ambition d'aller plus loin », précise Benoît Maurer, qui s'autorise aussi des réimpressions ciblées pour ses best-sellers comme La Fille de la plage d'Isio Asano.
Constituer un catalogue s'avère de plus en plus difficile dans ce contexte. « Il faut arriver à prendre des titres que les gros éditeurs n'ont pas réussi à avoir et dont on soupçonne le potentiel commercial, explique Christophe Geldron. C'est très sporadique. En face, il y a des gens qui prennent tout et nous empêchent d'éditer certains titres. Avant, tout le monde faisait des offres énormes sur les gros titres. Maintenant, cette compétition s'est banalisée. Ils vont maintenant aussi sur les petits titres. »
La vente en festival de plus en plus incontournable
La solution serait la vente directe. « Aller dans les salons comme Japan Expo nous permet de vendre deux fois moins tout en faisant le même chiffre d'affaires qu'en librairie. C'est parfois très salutaire pour nous », indique Christophe Geldron. Il s'appuie aussi sur son site pour vendre. « On va y être obligés pour arriver au palier des 200 exemplaires qui permettent d'équilibrer un projet », complète Stéphane Duval. Les lecteurs sont prêts : IMHO a déjà constaté ces derniers mois une augmentation des ventes sur son site.
De l'avis de ces éditeurs, cette crise est bien partie pour durer. « Je ne la vois pas s'améliorer, assure Stéphane Duval. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas optimiste pour nous. On a de la ressource. Je viens du disque. J'ai connu les crises à répétition dans les années 2000. Ce qui m'inquiète un peu pour mes collègues indés, c'est que certains auront du mal à survivre ou alors ils devront être absorbés par un groupe parce qu'ils n'auront plus le choix. »
« Ça va faire mal. Tout dépendra de ce qui va se passer dans les six prochains mois pour les libraires », prévient Christophe Geldron. Malgré le contexte difficile, NaBan ne se laisse pas abattre. L'éditeur terminera quoiqu'il arrive la publication du classique du shôjo Le Poème du vent et des arbres de Keiko Takemiya, prévu en dix tomes. « Depuis que j'ai commencé NaBan, je me suis toujours dit que je finirai avec le catalogue au complet. Pour aller au bout de tout. Et ne pas frustrer les gens. »
