Audrey Azoulay : l’égalité d’accès à la lecture est un enjeu majeur | Livres Hebdo

Par Véronique Heurtematte, Fabrice Piault, le 18.11.2016 (mis à jour le 18.11.2016 à 14h50) Entretien

Audrey Azoulay : l’égalité d’accès à la lecture est un enjeu majeur

Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, le 10 novembre. - Photo OLIVIER DION

La ministre de la Culture et de la Communication annonce la création d’une Nuit de la lecture, un événement festif grand public associant tous les professionnels du livre et dont la première édition se tiendra le samedi 14 janvier. L’occasion de révéler le lancement d’une étude sur le financement du Centre national du livre et de faire un bilan de son mandat.

Livres Hebdo - Vous annoncez pour le 14 janvier une Nuit de la lecture. Qu’en attendez-vous ?

Audrey Azoulay - Je souhaite proposer un événement qui mette en avant le livre et qui rassemble des libraires, des auteurs, des éditeurs et des bibliothécaires. L’idée est venue de discussions avec les libraires, qui étaient demandeurs d’une opération complémentaire de Partir en livre pour animer le début de l’année, mais aussi d’expériences réussies telles que la Nuit des bibliothèques à Lille. Enfin, la Nuit de la lecture est l’occasion de mettre l’accent sur les démarches d’ouverture des bibliothèques le soir et le week-end, axe fort de ma politique en faveur de la lecture.

Pourquoi avoir choisi cette date ?

C’est la période qui nous a semblé la plus propice car c’est celle de la seconde rentrée littéraire. C’est aussi la période de la commémoration des attentats de Charlie Hebdo et il est plus que jamais nécessaire de valoriser, de soutenir, de créer des événements qui nous permettent de nous retrouver, de nous rassembler autour de valeurs communes et de la création. La lecture a ce pouvoir-là.

Comment cette opération va-t-elle s’organiser concrètement ?

Cette manifestation repose sur la fédération de bonnes volontés. Tous les partenaires, les associations de bibliothécaires, les réseaux de libraires, les syndicats d’auteurs et d’éditeurs vont être réunis dans un comité de pilotage. Nous allons lancer un appel à projet pour des opérations qui seront labellisées "Nuit de la lecture" (1) et qui pourront être soutenues financièrement si nécessaire.

Quelle est l’enveloppe budgétaire dédiée à cette initiative ?

Une enveloppe est prévue dont le montant sera en fonction des retours de l’appel à projet.

L’ouverture d’une réflexion autour d’une loi sur les bibliothèques a été évoquée au congrès des bibliothécaires départementaux, en octobre à Caen. Où en est ce travail ?

Une loi sur les bibliothèques n’est pas d’actualité. Des discussions sont en cours avec les professionnels sur différents sujets qui ne sont pas tous de nature législative, je pense à l’extension des horaires d’ouverture ou au prêt numérique. De même, des débats ont lieu au niveau européen. Enfin, nous avons demandé au CNRS de réaliser un état des lieux des dispositions juridiques existantes sur les bibliothèques.

L’aide à l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques que vous avez annoncée au printemps se fait à budget constant. N’est-ce pas un frein et cela ne risque-t-il pas d’être dommageable pour les autres domaines couverts par cette enveloppe budgétaire ?

L’enveloppe de 80 millions d’euros est constante en effet. Nous avons eu une cinquantaine de retours positifs de collectivités qui sont prêtes à s’engager dans cette démarche d’ouverture sur horaires étendus. C’est un processus long qui implique aussi des négociations sociales et une réflexion sur l’organisation du travail. C’est donc une montée en puissance dans la durée qu’il faut prévoir. Nous ferons les mouvements de crédit nécessaires s’il le faut pour continuer à accompagner les créations et les rénovations de bibliothèques sur lesquelles nous continuerons à être très présents.

Comment analysez-vous l’état des discussions au niveau européen sur l’évolution du droit d’auteur ?

La France a fait valoir ses positions d’une voix forte depuis que la Commission européenne a lancé, en 2014, le chantier de révision du droit d’auteur dans la perspective d’un marché unique du numérique. Et elle a été entendue : les propositions de la Commission en 2016 sont beaucoup plus favorables à la diversité culturelle et au monde du livre qu’il y a deux ans. Mais il faut rester vigilant, en particulier lors des débats qui auront lieu au Parlement européen où les grands opérateurs de l’Internet mènent une action très offensive.

Quel bilan tirez-vous de la mission du médiateur que vous avez nommé pour résoudre la crise du Festival de la BD d’Angoulême ?

Il a d’abord réussi à garantir la tenue d’une édition en 2017, ce qui n’était pas acquis. Un certain nombre de partenaires voulaient partir. Or ce festival est un événement majeur pour le rayonnement de la France, bien au-delà du monde du livre. J’ai reçu il y a trois semaines les collectivités directement impliquées dans le financement du festival. Nous nous sommes accordés sur la nécessité de créer une nouvelle association qui permette de mieux impliquer tous les acteurs dans la gouvernance du festival, tout en préservant son indépendance éditoriale.

Le Centre national du livre est confronté à une baisse structurelle de ses revenus. Quelles solutions envisagez-vous pour y remédier ?

Financer le CNL par une assiette fiscale liée au secteur du livre est un système intelligent et vertueux. Mais nous assistons actuellement à une érosion de cette recette fiscale, qu’il est nécessaire de faire évoluer. C’est pourquoi je vais commander une étude poussée sur cette question à deux experts, l’un venant du Conseil d’Etat, l’autre de l’Inspection générale des affaires culturelles.

Au cours de votre mandat, vous êtes peu intervenue sur le livre et on a eu le sentiment que ce n’était pas un secteur important pour vous. Quel bilan tirez-vous de votre action ?

C’est votre appréciation, mais cela ne correspond pas à ce qu’expriment les professionnels que je rencontre. Le livre est un secteur majeur pour la politique culturelle et mon action depuis mon arrivée le démontre. Je me suis beaucoup investie sur des sujets tels que la protection sociale des auteurs, la finalisation du "plan librairie" ou le soutien aux librairies francophones à l’étranger. Un enjeu majeur de la politique du livre pour moi reste l’égalité d’accès à la lecture. Car la lecture, c’est l’accès au savoir et à l’imaginaire, et donc un outil majeur de démocratie. Nous poursuivons ainsi la politique des contrats territoire-lecture (CTL) qui permettent de réduire les inégalités territoriales et qui bénéficieront de 500 000 euros supplémentaires en 2017, avec un objectif de passer de 120 à 145 CTL. Dans le même sens, nous avons intensifié l’opération Partir en livre, qui a touché 500 000 enfants cette année, et nous lançons en janvier ce nouvel événement, la Nuit de la lecture.

Et quel regard portez-vous sur ce secteur ?

Il y a peu de pays qui mènent une politique aussi volontaire en faveur du livre et qui possèdent un milieu professionnel aussi actif. L’action lancée en 2012 par Aurélie Filippetti en faveur de la librairie indépendante joue un rôle majeur car nous avons besoin d’un réseau à côté des bibliothèques qui entretienne un lien quotidien avec les Français et qui leur donne un appétit pour le livre. Les bibliothèques bénéficient quant à elles d’un effort soutenu d’investissement de la part des collectivités locales. Il est frappant de constater que les collectivités ont globalement réduit cette année leurs budgets pour la culture mais elles ont dans l’ensemble épargné les bibliothèques dont toutes reconnaissent le rôle indispensable. Lors de la rentrée littéraire, nous avons pu constater la diversité exceptionnelle de la littérature française. Et le monde de l’édition, tiré par un dynamisme remarquable de ses acteurs et, cette année, par les commandes générées par la réforme des programmes scolaires, se porte bien.

(1) La communication au niveau national sur la Nuit de la lecture sera assurée par l’agence Façon de penser.

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