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Voyage dans la tradition camerounaise avec l’artiste Barthélémy Toguo

Barthélémy Toguo - Photo GALERIE LELONG & CO

Voyage dans la tradition camerounaise avec l’artiste Barthélémy Toguo

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Par Dahlia Girgis,
Créé le 24.07.2021 à 09h30,
Mis à jour le 24.07.2021 à 19h16

Nomade entre l’Afrique, la France et l’Allemagne, Barthélémy Toguo partage avec son public la construction d’une identité multiple, entre migration et exil. Son travail est actuellement exposé jusqu’au 5 décembre au musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Ses œuvres sont regroupées dans le catalogue d’exposition Désir d’humanité : les univers de Barthélémy Toguo, sous la direction de Christiane Falgayrettes-Leveau (Gallimard, 2021). Né à Mbalmayo au Cameroun en 1967, il suit des études d’arts plastiques à l’école des Beaux-Arts d’Abidjan puis à celle de Grenoble et enfin à la Kunstakademie de Düsseldorf.
 
Purification de Barthelemy Toguo - Photo CC

Dans le catalogue d’exposition, les peintures, gravures et installations de l’artiste sont contextualisées. Représenté par la galerie Nosbaum Reding (Luxembourg) et la galerie Lelong & Co (Paris et New York), Barthélémy Toguo s’inspire de sa culture et de ses voyages pour créer des œuvres hybrides et engagées. Plus qu’une inspiration camerounaise, l’artiste puise dans une culture africaine. L’ouvrage dresse par exemple un parallèle entre la surreprésentation des clous dans ses œuvres et les minkisi ("objet force"), répandus au Congo ou en Angola. Ces objets sont manipulés par des officiants pour régler des conflits personnels.
 
Les questions de la tradition et de la famille sont également centrales. Dans Promises, l’artiste a alors 30 ans et, lors de ses voyages au Cameroun, son entourage se soucie de son célibat. Sa famille envisage de consulter un guérisseur et de le soigner avec des "potions et incantations", comme il le rappelle dans Gloria mundi : entretiens avec Thierry Clermont (Buchet-Chastel, 2016). La tradition et le contemporain sont des thèmes récurrents pour l’auteur, à l’image de son pays. Dans la capitale, Yaoundé, les livres se vendent dans des "librairies poteaux". Des échoppes qui, selon RFI, représentent 350 boutiques pour près de 5 librairies classiques. Les livres neufs et d’occasion y sont vendus et font même l’objet de trocs.
Strange Fruit de Barthélémy Toguo - Photo GALERIE LELONG & CO


Un art engagé

L’œuvre Strange fruit de l’artiste s’inspire du poème d’un professeur du lycée du Bronx, Abel Meeropol (alias Lewis Allan), composé en 1937 aux États-Unis. Repris par la chanteuse Billie Holiday, le texte est un réquisitoire contre les lynchages des afro-américains, couramment pratiqués à l’époque. L’artiste adapte à sa manière ce texte dans une scène artistique. 
 
Les arbres du Sud portent un étrange fruit Du sang sur les feuilles et du sang aux racines Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud Fruit étrange suspendu aux peupliers Scène pastorale du Sud héroïque Les yeux révulsés et la bouche déformée Parfum de magnolia doux et frais Puis l'odeur soudaine de la chair brûlée C'est un fruit que les corbeaux picorent Que la pluie fait enfler, que le vent dessèche Que le soleil fait pourrir, que l'arbre laisse tomber C'est là une étrange et amère récolte

Les réalisations de Barthélémy Toguo sont profondément politiques. Dans L’appel de Dakar : marché de l’art contemporain africain : lacunes et perspectives d’avenir (Jannink, 2016), l’artiste expose ses positions sur la visibilité de l’art contemporain africain, regrette la faiblesse des politiques culturelles et invite à considérer la force de développement économique de l’art.

Un activisme local et un centre culturel
Série Watter Matters - Photo BARTHÉLÉMY TOGUO

"C’était une véritable parade colorée, un ballet de récipients de toutes sortes à la recherche du cristal liquide, désormais de plus en plus rare en Afrique et dans le reste du monde." L’auteur fait référence à ses souvenirs d’enfants, lorsque, au petit matin, les gens se réunissaient pour aller chercher l’eau. Sa série Water Matters leur rend hommage.

Barthélémy Toguo a inauguré en 2008 Bandjoun Station, le premier centre culturel du Cameroun. Situé sur les hauts plateaux de l’ouest du Cameroun, l’établissement se compose d’une résidence d’artiste, d’une salle de projection et d’exposition, mais également d’une bibliothèque, dans un pays qui n’en compte qu’une centaine. Le lieu est également une exploitation agricole qui permet au centre d’être autosuffisant.
 
Station Bandjoun au Cameroun - Photo DR

La production entière de l’artiste camerounais est à retrouver dans Barthélémy Toguo, de Philippe Dagen, traduction de Charles Penwarden et photographies de Fabrice Gibert, avec une préface de Jean Frémon (Skira, 7 avril 2021).
 

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