Un peu plus d’un an après avoir détaillé à Livres Hebdo son vaste plan de réorganisation, le groupe Nosoli, propriétaire des enseignes Furet du Nord et Decitre, en tire aujourd’hui les premiers enseignements. « La feuille de route, établie à l’époque jusqu’à fin janvier 2025, a été tenue », affirme son président et directeur général, Christophe Desbonnet. Mais ce vaste chantier a toutefois été mené dans un contexte de marché sous fortes tensions et au prix de décisions sociales et immobilières parfois lourdes.
Annoncé en septembre 2024, un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) prévoyait ainsi la fermeture de cinq magasins - deux Furet du Nord et trois Decitre - menaçant environ 80 postes sur les 649 salariés du groupe. À l’issue de plusieurs phases de négociations, trois établissements ont finalement été maintenus : le Decitre de Grenoble, et les Furet du Nord de Roubaix et de Villeneuve-d’Ascq. Les Decitre d’Annemasse et de Bezons ont en revanche fermé, leur situation étant jugée « structurellement déficitaire ».
44 licenciements et 4 reclassements
Au total, 44 salariés ont été licenciés, et quatre ont pu bénéficier de solutions de reclassement en interne. « La dernière personne concernée par le PSE a quitté l’entreprise cet été », assure Christophe Desbonnet, considérant ce chapitre comme désormais clos.
Les maintiens se sont toutefois accompagnés de redimensionnements. À Villeneuve-d’Ascq, le Furet du Nord a été conservé au prix d’un déménagement dans un local plus petit, au sein du centre commercial V2. Un scénario similaire pour le magasin de Roubaix, tandis que le Decitre de Grenoble a finalement trouvé refuge au dernier étage des Galeries Lafayette. Non concerné par le PSE, le Furet du Nord de Cambrai a, pour sa part, profité d’une opportunité de visibilité pour déménager dans de nouveaux locaux, face à la mairie.
Une issue plus favorable que celle du Furet du Nord de Beauvais, non concerné par la procédure, mais tout de même contraint de fermer en juillet dernier, entraînant le licenciement de huit salariés. « Le reclassement a été compliqué, la librairie la plus proche étant à Aéroville, à une heure et demie du site d’origine. Même si des postes ont été proposés, il était difficile pour nos collaborateurs, en raison de la distance géographique, de se positionner », admet Christophe Desbonnet.
« Chapitre.com était devenu moribond »
Au-delà du réseau de magasins, la réorganisation a principalement touché le « back office ». Pour « homogénéiser les pratiques » et « faciliter le travail des équipes », le groupe a, par exemple, migré l’ensemble des logiciels comptables et financiers sur un outil unique. En parallèle, Nosoli a tenu à déployer son offre servicielle. Il a donc créé un service client unique à Ivry, et rassemblé les équipes web à Tourcoing. Il a également répondu à plusieurs appels d’offres, en association avec des libraires indépendants, et signé avec eux des partenariats autour de la « circularité du livre », c’est-à-dire l’achat et la revente d’ouvrages d’occasion.
Côté digital et approvisionnement, le groupe a également tourné la page Chapitre.com. L’entrepôt, situé à Lamnay (Sarthe) et qui concentrait l’essentiel de l’offre d’occasion, a fermé en mars. « Chapitre.com était devenu moribond, et son nom, bien connu de l’interprofession, ne l’était plus du grand public. Même sa marketplace n’était plus rentable », explique Christophe Desbonnet. Désormais recensés sur Lalibrairie.com, également propriété de Nosoli, les stocks de livres neufs et d’occasion sont physiquement hébergés chez un prestataire extérieur. Une mutualisation, là aussi, pensée pour « être plus efficient dans la réponse au client ».
Néanmoins, le PSE, ainsi que toutes ces transformations internes, ont suscité de nombreuses interrogations quant à la situation économique du groupe. Dans un article publié en novembre dernier, Actualitté pointait notamment des mouvements autour du capital de Decitre. « Nous avons simplement converti un compte courant de l’entreprise en apport en capital, pour répondre à une obligation légale de recapitalisation. C’est une opération purement technique : le groupe Nosoli n’a rien apporté, tout était déjà dans Decitre », s’est expliqué Christophe Desbonnet, précisant que cette opération s’inscrit dans le plan d’action du groupe, « la société Decitre portant les activités au cœur de la stratégie du groupe, notamment toute l’activité B2B ».
« Nous subissons les effets d'un marché particulièrement tendu »
Sans avancer de chiffres, le dirigeant concède néanmoins que la situation des magasins Decitre comme Furet du Nord, reste « à l’image des librairies indépendantes ». « Nous ne sommes pas hors marché, nous subissons donc les effets d’événements exogènes et ceux d’un marché particulièrement tendu. Notre situation de réorganisation a forcément un impact, aussi, sur les gestes métiers et le quotidien des équipes, qui sont en pleine phase d’adaptation », souligne-t-il.
Cette phase de transition a été mise en lumière par deux enquêtes publiées en décembre par Rue89 et Mediapart, donnant la parole à d’anciens et actuels salariés du Decitre de Lyon et du Furet du Nord de Lille. Ceux-ci évoquent un « malaise social », des « salariés lessivés » ou encore une « équipe en souffrance », voire dénoncent une « surveillance accrue » de la part de leur hiérarchie.
Interrogé à ce sujet, Christophe Desbonnet fait valoir un rapport de « transparence » et de « proximité ». S’il reconnaît « une modification du programme fidélité, une évolution du discours et de l’accompagnement de la clientèle », il assure pourtant que « les équipes les plus touchées par le PSE ont été les équipes du siège, pas celles en magasin ». Selon lui, ces évolutions permettent justement « aux libraires en magasin de dégager plus de temps pour exprimer leur valeur ajoutée », précisant que si un fonds commun de 5 000 références est imposé à l’ensemble des magasins, les libraires conservent, au-delà, une grande liberté de commandes.
Inquiétude chez les salariés du groupe
Il précise également qu’un baromètre social, auquel 60 % des effectifs ont répondu, a été diffusé en interne. Tout en reconnaissant que « celui-ci reflète une véritable inquiétude », le P-DG en attribue néanmoins les causes à un environnement extérieur dégradé. « Nous modifions de manière assez profonde certains aspects de nos modes de fonctionnement dans un contexte géopolitiquement très complexe, avec un nombre important d'instabilités qui créent une certaine anxiété, une baisse certaine de la consommation et un trafic en baisse », assure-t-il.
Tandis que l’article de Mediapart indique que les salariés interrogés ont déclaré ne pas avoir « été informé.es des conclusions de ce sondage interne », Christophe Desbonnet assure que les résultats « ont été présentés aux élus et aux managers, avec pour objectif que chacun d’entre eux travaille avec leurs équipes sur les sujets qui le nécessitent, service par service, librairie par librairie. »
Aujourd’hui, le président et directeur général du groupe assure avoir renoncé à toute expansion organique et préfère se « recentrer sur ses actifs », qu’il entend maintenir en l’état. Il entend également miser sur de nouveaux relais de croissance pour prioriser le développement commercial du groupe, notamment son activité B2B.
Reste qu’en dépit de ces bouleversements, l’avenir demeure incertain. « Le contexte dans lequel nous évoluons me fait craindre que l’année 2026 ne soit qu’un “bis repetita de 2025”, avec une donnée supplémentaire : une possible instabilité politique nationale, avec la tenue des élections municipales », alerte Christophe Desbonnet. Et de conclure : « C’est la tempête autour de nous. Ceux qui s’en sortiront sont ceux qui ont un cap clair et le groupe Nosoli fait partie de ceux-là ».
