Traduction: trois succès qu'on n'avait pas vu venir | Livres Hebdo

Par Anne-Laure Walter, à Francfort, le 18.10.2016 à 19h20 (mis à jour le 18.10.2016 à 20h00) Francfort 2016

Traduction: trois succès qu'on n'avait pas vu venir

Le Séminaires des responsables de droits à la Foire du livre de Francfort 2016 - Photo OLIVIER DION

Le 30e séminaire des responsables de droits, mardi 18 octobre à la veille de l’ouverture de la foire de Francfort, avait choisi pour thème les succès surprises de traductions, comme un titre oublié de l’historien d’art Gombrich, un roman macédonien ou un livre norvégien sur la manière de couper du bois.

A la veille de l'ouverture de la Foire internationale du livre de Francfort, organisée du 19 au 23 octobre, devant 150 personnes, les organisateurs du 30e séminaire annuel des responsables de droits, mardi 18 octobre, avaient choisi de raconter de belles histoires : celles de success stories de livres que l’on n'attendait pas.

Gombrich raconte l'Histoire du monde aux enfants

John Donatich, le directeur de Yale University Press, a raconté l'histoire de A Little History of the World, un texte destiné à la jeunesse et signé E.H. Gombrich, connu pour sa célèbre Histoire de l'art. Little History of the World de E.H.Gombrich, paru sous le titre Une brève histoire du monde chez Hazan en France, a été publié en allemand en 1935 et traduit dans 18 langues. Dans cet ouvrage, Gombrich tutoie son lecteur et lui raconte l'histoire de l'âge de pierre à la seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis étaient passés à côté à l'époque. 70 ans après sa parution, en 2005, Yale University Press le traduit. "Ce fut un phénomène et nous en avons vendu 500 000 exemplaires", raconte-t-il.

John Donatich était invité pour parler des traductions sur le marché américain, dressant le triste constat bien connu des cessionnaires de droits : "Nous, les Américains, sommes d'une culture d’exportateur et pas d’importateur." Les traductions représentent seulement 3% des nouveautés, "un problème Anglo-Saxon car les chiffres sont similaires en Grande-Bretagne". Sa maison fait partie des 10 éditeurs à traduire le plus, avec environ 10% de traductions dans son catalogue. Il traduit de la littérature générale, des romans comme ceux de Patrick Modiano, ce qui montre qu'aux Etats-Unis une partie des maisons rattachées aux universités fait de plus en plus le travail effectué autrefois par les éditeurs généralistes.

Le Macédonien et la sœur de Freud

L'agent français Pierre Astier a pris l’exemple de l'écrivain Goce Smilevski, découvert en Macédoine, grâce à une traductrice, Maria Bejanowska." L’expérience de Goce Smilevski nous a permis de comprendre les marchés du livre dans les Balkans ", explique l'agent qui défend la bibliodiversité, les "petits marchés" et revendique 55 langues à son catalogue. Tombant amoureux de Freud's sister, il propose le texte au "European Union Prize", organisé par la Fédération des éditeurs européens. Le roman de Goce Smilevski fait partie des douze vainqueurs, qui bénéficient de la traduction en anglais d'un extrait de leur texte et de la distribution du catalogue aux foires professionnelles de Londres et de Francfort. Plusieurs scouts s'en emparent et un éditeur brésilien fait, dès l'ouverture de la foire de Francfort une offre à l'aveugle.

"Il a été particulièrement difficile de trouver des lecteurs du macédonien", raconte Pierre Astier, qui propose une traduction complète en anglais pour pouvoir faire un deuxième round. "Nous avons accepté que certaines traductions aient été faites depuis l’anglais, avec l’accord de l’auteur", précise-t-il. Finalement, le roman sera traduit en 25 langues, disponible dans 35 pays, dont les Etats Unis (Penguin), l'Italie (Guanda) ou la France (Belfond, sous le titre La liste de Freud). Dans plusieurs d'entre eux les ventes ont dépassé les 10 000 exemplaires.

Le Norvégien qui vous apprend à couper du bois

L'agente allemande Gudrun Hebel (Agentur literatur) a raconté l'improbable succès du norvégien Lars Mytting et de son Hel Vedde. Bûcheron et passionné par les vieux poêles à bois, l'auteur explique comment choisir le meilleur bois, l'empiler, le sécher et raconte l'histoire de la tronçonneuse en Norvège où son livre devient un best-seller (160 000 ventes). Quand l'agente voit arriver ce titre, elle se demande comment vendre cet auteur totalement inconnu à l'étranger. "Pour la littérature nordique, la porte d'entrée pour le marché international est l'Allemagne et les Anglo-Saxons. Ce sont les premiers qu'il faut convaincre" prévient-elle. En Allemagne, elle a deux propositions: la première d'un éditeur de livres pratiques qui lui assure une distribution dans le circuit des magasins de bricolages, et la seconde de Insel, une marque de Suhrkamp. Elle prend la seconde pour déployer une stratégie plus littéraire. Il s'en vendra 100 000 exemplaires.

C'est MacLehose qui le publie en Grande-Bretagne en octobre 2015. Katharina Bielenberg se souvient comment, à Francfort l'an passé, le livre à peine paru à 3 000 exemplaires est déjà épuisé en Grande-Bretagne. Il s'en vendra aussi 100 000 exemplaires, l'auteur reviendra faire une tournée de 25 libraires et 10 émissions radios, il y aura une campagne sur twitter reprenant un concept du livre : "Vous pouvez juger votre futur mari à la façon dont il range son stock de bois", schéma à l'appui! Un cahier d'exercice est attendu pour Noël.

Cinq autres pays ainsi que la télévision viennent d'acquérir les droits de ce titre qui paraîtra en France le 2 novembre chez Gaïa sous le titre L'homme et le bois.

Des conseils aux débutants

Ce séminaire des responsables de droits, qui se tient tous les ans la veille de l’ouverture de la foire, ne s’adresse pas aux professionnels aguerris mais sert d’introduction au métier des droits, donnant des conseils aux nouveaux venus. D’ailleurs, les organisateurs avaient demandé à chaque intervenant de partager leurs « tuyaux » pour réussir de bonnes cessions. Kris Kliemann, consultante américaine en vente de droits, a insisté sur la nécessité de ne pas négliger les "back lists", à savoir le fonds des éditeurs, et de ne pas se focaliser uniquement sur les nouveautés. "C'est un travail de mineur, il faut beaucoup creuser mais vous pouvez trouver de l'or" raconte-t-elle.

Pour attaquer le marché américain si hermétique, John Donatich a conseillé d'approcher un expert américain, par exemple dans une université, qui se fera l’ambassadeur du livre et va valider son importance. Il insiste aussi sur le fait de proposer un échantillon en anglais et de ne pas essayer de dupliquer le catalogue de l'éditeur auquel on s'adresse.

Dans le public, Anne-Solange Noble, la directrice des droits étrangers de Gallimard, a ajouté que pour aider les éditeurs de littérature étrangère aux Etats-Unis, il faut les approcher après avoir fait le tour des autres pays. "D’abord la France, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, les Pays-Bas... Ensuite dites aux Américains:  "Vous voulez rejoindre le club? Nous avons déjà cinq pays". Sinon ils trouveront votre livre trop français, trop allemand ou trop espagnol!"
 
close

S’abonner à #La Lettre