Le temps d’une journée, la Ville rose s’est transformée en un carrefour de la littérature jeunesse. Organisées par le Syndicat national de l’édition (SNE) en partenariat avec l’Agence Occitanie Culture, les rencontres professionnelles du livre jeunesse en région se sont déroulées, mercredi 3 juin, à la bibliothèque José-Cabanis à Toulouse. Quatre tables rondes ont réuni des acteurs de l’édition, de la médiation et de l’éducation autour d’un même fil conducteur : « Quand lire fait grandir : la littérature jeunesse, entre imaginaire et apprentissage ».
« Ces rencontres permettent de réunir les professionnels du livre et de mettre en lumière la création jeunesse comme les médiateurs qui la portent au quotidien et donnent le goût de la lecture », a introduit Jérôme Sion, président de l’Agence Unique Occitanie Culture. Avant d’énumérer les multiples vertus de la lecture : « Lire permet de développer le langage, la compréhension de soi, du monde, des autres, de découvrir de nouveaux imaginaires, d’éveiller la curiosité… La lecture est une amitié, disait Marcel Proust ! ».
Former les lecteurs d'aujourd'hui et les citoyens de demain
Une perception partagée par Cécile Térouanne, présidente du pôle jeunesse du SNE, qui a souligné l’« enjeu culturel et démocratique » de l’apprentissage de la lecture et de l’appropriation du livre dans « un contexte d’évolution des usages, de chiffres alarmants et de perte de l’attention ». Derrière cette inquiétude, une ambition en ligne de mire : former les lecteurs d’aujourd’hui et les citoyens de demain.
Les débats entre intervenants ont cependant mis en lumière des visions contrastées de la littérature jeunesse, tantôt appréhendée comme un refuge pour l’imaginaire face à l’omniprésence des écrans, tantôt perçue comme un tremplin vers les grands classiques de la littérature. « Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe », a ainsi alerté Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre et directeur de collection aux éditions Erès, évoquant les disparités croissantes de niveaux de langage des plus jeunes.
Pour Christophe Pham-Ba, chargé de mission littérature à la délégation académique à l’action culturelle de Toulouse, le nerf de la guerre réside dans l’accompagnement. Refusant « l’incantation » selon laquelle il suffit de mettre les livres dans les mains des enfants pour que la magie opère, ce dernier a, à l’inverse, insisté sur « un besoin de lecture partagée » pour faire advenir une « lecture habitable ». « On ne devient pas libre-lecteur par injonction. On le devient par médiation », a-t-il affirmé, confiant toutefois son inclinaison pour un certain « goût de l’effort » et considérant la littérature jeunesse comme une « porte d’entrée vers la littérature plus patrimoniale ».
« Le plaisir réside dans le fait de se remplir la tête »
Dans le champ scolaire, Sandra Boëche, directrice éditoriale de SEDRAP, éditeur de livres scolaires, a quant à elle fait le pari de concilier exigences pédagogiques et liberté créative. « La vraie réussite pédagogique d’un livre est quand l’enfant n’a pas l’impression de travailler », a-t-elle expliqué, plaidant pour des espaces de « lecture-plaisir » et préconisant un accompagnement des textes au travers d’outils pédagogiques. Pour elle, la lecture « est le point de départ de nombreux apprentissages à l’école. »
Comme elle, Charlotte Dirat, libraire au Bateau Livre à Montauban, revendique une approche débarrassée de contraintes, estimant qu’apprentissage et plaisir ne sont pas incompatibles. « Chez moi, il n’y a que de la lecture plaisir sur 75 m² », s’amuse-t-elle, soulignant l’importance du dispositif Jeunes en librairie qui a permis l’émergence de grandes émulations avec différents groupes scolaires.
Une vision partagée par l’enseignante de français et autrice Rachel Corenblit, à qui l’on doit Le Rire des baleines (Rouergue), Un peu plus près des étoiles (Bayard), ou encore L’année des pierres (Casterman). « Personnellement, je pars du postulat que le plaisir réside dans le fait de se remplir la tête, pas de se la vider », a-t-elle défendu, appelant à une littérature exigeante mais accessible et vectrice de curiosité.
Table ronde intitulée "Lecture plaisir : accompagner les lecteurs des cycles 3 et 4" avec Charlotte Dirat, Murielle Couëslan et Rachel Corenblit.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Face au décrochage des adolescents, notamment des garçons, les intervenants ont également appelé à élargir la focale. Rachel Corenblit, par exemple, a invité à mieux considérer les pratiques des jeunes et leur lien au texte, via notamment les réseaux sociaux, les journaux intimes ou les plateformes comme Wattpad. « Je ne pense pas qu’ils lisent moins, mais il faut s’interroger : que consomment-ils ? », a-t-elle lancé, soulignant à ce titre le caractère indispensable des prescripteurs dans une forme d’encadrement.
Du côté de l’édition, Murielle Couëslan, directrice des éditions Rageot, a défendu une approche plus inclusive. D’après elle, « tout est bon à prendre », à condition de familiariser les jeunes à la diversité des genres. « On a toujours eu tendance à les opposer », regrette-t-elle, invitant à construire davantage de passerelles entre les segments, sur la base des goûts des lecteurs.
Des réflexions qui ont largement résonné avec les conclusions des États généraux de la lecture jeunesse qui, lors du Salon du livre et de la presse de Montreuil, appelaient à « réenchanter le livre », à « renouer avec le plaisir de lire, en considérant la lecture comme une activité choisie », et à accorder à la création contemporaine une plus grande place à l’école.
Une démarche adoptée de longue date par les bibliothèques, les écoles ou encore les associations qui mutualisent régulièrement leur énergie et leurs moyens, pour gagner en portée. Inspectrice de l’Éducation nationale dans le Tarn et ancienne professeure des écoles, Béatrice Carnémolla-Maneville œuvre par exemple à faire valoir la constitution d'un « parcours-lecteur » pensé d'un bout à l'autre, tout en développant les partenariats avec les acteurs du livre. Elle souligne à ce titre le rôle essentiel des médiathèques et bibliothèques, en particulier dans les zones rurales, où les lieux dédiés à la lecture et à la culture sont plus rares.
« Les rencontres en bibliothèques m'ont appris beaucoup de choses, notamment le fait que le dessin peut aussi donner envie d'inventer, de multiplier, de fabriquer des histoires », a témoigné Bruno Heitz, auteur et illustrateur de bandes dessinées publiant, entre autres, chez Mango Jeunesse, Circonflexe, Casterman, Gallimard, Bayard ou encore Thierry Magnier.
Coopération et échanges entre acteurs du livre
Sur le terrain, ce type de collaborations portent généralement leurs fruits. « On le voit quand, après des séances scolaires, l’enfant revient en bibliothèque, amène ses parents et finit par s’inscrire », a observé Karine Guiton, seule bibliothécaire de la bibliothèque Pinel à Toulouse, modeste espace de 45 m² logé dans une maison de quartier, abritant également une association socio-culturelle avec laquelle elle échange ponctuellement.
Malgré des approches parfois différentes, notamment sur la place laissée à la liberté de choix des enfants, enseignants et bibliothécaires convergent sur un point : la lecture s’apprend et se construit collectivement. À la bibliothèque du Grand M, cela se traduit par un partenariat étroit avec deux coordinatrices REP+ et un travail régulier auprès de publics scolaires souvent éloignés du livre, mais aussi par des actions menées dès la petite enfance, en lien avec les crèches.
Table ronde intitulée "Des leviers créatifs pour soutenir les parcours des jeunes lecteurs" avec Carola Strang, Justine de Lagausie et Francesca Ciolfi.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Si les bibliothécaires ne manquent d’ailleurs ni d’imagination ni de ressources pour séduire un public parfois réticent, elles sont loin d’être les seules à innover. D’autres acteurs du livre jeunesse, aux profils et actions variés, rivalisent eux aussi de créativité pour renouveler les formes et les usages.
Chez Nathan, la directrice adjointe jeunesse, Carola Strang, a engagé depuis deux ans un travail de refonte de collections historiques. Le label « Premiers romans » a par exemple été rebaptisé « Étoile filante ». Pensées comme « des collections passerelle vers les grands formats », celles-ci ont ainsi été débarrassées « de tous les attributs du scolaire » dans le but de replacer le récit au centre.
« Quand les livres sont bons, ils ne vieillissent pas »
L’éditrice a également souligné l'intérêt et la popularité croissante des livres interactifs tels que les romans-enquêtes qui, « au moyen de jeux et d’indices impliquent l’enfant qui devient lui-même acteur et enquêteur », comme autant de leviers créatifs à activer. Un engouement qui bénéficie aussi au livre système. Justine De Lagausie, fondatrice de l’agence Okidokid et ancienne directrice éditoriale chez Milan, a par exemple relancé la collection pop-up « Méli-Mélo ».
« Quand les livres sont bons, ils ne vieillissent pas. Ils demandent juste à être remis au goût du jour », affirme-t-elle. Son agence, qui développe par ailleurs des projets en maîtrisant parfois toute la chaîne, de la conception à l’impression, fait ainsi le pari d'ouvrages interactifs, manipulables à l’envie, et riches en effets.
Dans cette logique d’immersion, Okidokid a également imaginé les « Magic Cocoon », des anciennes barriques de 250 litres, récupérées auprès de viticulteurs puis transformées en cabines de lecture insonorisées. Pensées comme de véritables bulles immersives, accessibles uniquement aux enfants, elles intègrent un dispositif sonore qui renforce l’expérience de lecture. Des installations qui ont déjà trouvé leur place dans certains hôpitaux, écoles, bibliothèques ou encore certains musées.
Rencontres en région du groupe Jeunesse du SNE 2026
Organisées par le pôle jeunesse du SNE avec l’Agence Unique Occitanie Culture, les rencontres professionnelles, en région, dédiée à la littérature jeunesse ont donné lieu à quatre tables rondes :
- « Littérature jeunesse : outil pédagogique et terrain de liberté ? » avec Sandra Boëche, directrice éditoriale, maison d’édition SEDRAP, Bruno Heitz, auteur et illustrateur et Christophe Pham-Ba, chargé de mission littérature (Délégation académique à l’action culturelle, Toulouse). Modérée par Agnès Cathala.
- « Bibliothèques et écoles : construire ensemble des parcours de lecture », avec Karine Guiton, autrice et bibliothécaire (Bibliothèque Pinel, Toulouse), Béatrice Carnémolla-Maneville, inspectrice de l’Éducation Nationale 1er degré et Virginie Scarbel, bibliothécaire jeunesse (Médiathèque Grand M, quartier prioritaire de la ville de Toulouse). Modérée par Sophie Van der Linden.
- « Lecture plaisir : accompagner les lecteurs aux cycles 3 et 4 », avec Charlotte Dirat, libraire (Le Bateau Livre, Montauban), Murielle Couëslan, directrice des éditions Rageot et Rachel Corenblit, autrice. Modérée par Sophie Van der Linden.
- « Des leviers créatifs pour soutenir les parcours des jeunes lecteurs », avec Carola Strang, directrice adjointe jeunesse des éditions Nathan, Francesca Ciolfi, directrice de l’association (Z) oiseaux livres et Justine De Lagausie, directrice de l’agence « Okidokid ». Modérée Agnès Cathala.
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