Toutes les couleurs du noir. Il en va de l'œuvre de Thomas Pynchon comme de celles de Philip Roth ou de Saul Bellow. Leur ampleur intimide jusqu'à leurs lecteurs et les empêche de saisir toute la part de farce, d'ironie, fût-elle métaphysique, qu'elles recèlent. Et pourtant, ce n'est pas faire injure à Pynchon, mais au contraire lui rendre pleinement justice, que de considérer que Mission de l'ombre, son neuvième roman, histoire d'une jeunesse folle écrite par un homme bientôt nonagénaire, est avant tout un grand livre comique (et prophétique, et désespéré, ce qui n'est en rien contradictoire). Quelques lignes parmi tant d'autres pour en témoigner : « Du temps où Hicks avait commencé dans le métier, une des premières choses qu'il avait remarquées, c'était le nombre de prédivorcées [...] qui semblaient disposées à s'attarder devant des breuvages interdits, entrant dans moult détails intimes avec conséquences romantiques faciles à imaginer [...], au bout d'un certain nombre desquelles Hicks s'était trouvé plus que prêt à refiler les affaires matrimoniales à d'énergiques recrues juniors comme Zbig Dubinsky, qui considère l'invention de la braguette sur le devant du pantalon comme un progrès majeur de la civilisation, et est capable d'endurer n'importe quelle longue histoire triste, si elle promet la moindre possibilité de ramonage domestique. » Olé, se permettra-t-on de rajouter dans la mesure où il y a aussi chez Pynchon quelque chose de cervantesque...
Résumons, donc. Milwaukee, début des années 1930, fin de la prohibition. Hicks McTaggart est un ancien briseur de grève reconverti en détective privé réglementairement désenchanté. Son existence de patachon sarcastique va se trouver bouleversée lorsqu'on lui confie la mission de retrouver la jeune et riche héritière d'un industriel du fromage qui se serait fait la malle avec un clarinettiste de swing... Ce sera pour Hicks, passager impuissant de l'Histoire qui se tisse sous ses yeux, le début d'une longue dérive, des États-Unis à la Hongrie, tandis que son enquête l'amènera à se confronter tant à des nazis qu'à la mafia, à des agents soviétiques ou au contre-espionnage britannique. C'est un peu beaucoup pour un homme qui ne tardera pas à considérer qu'il n'aurait jamais dû quitter Milwaukee, ses filles et ses pistes de bowling...
Si ce fantaisiste et furieux à la fois Mission de l'ombre est si beau, c'est sans doute parce que Pynchon (qui fait avec ce livre son entrée aux éditions Christian Bourgois) y considère qu'il n'a plus rien à prouver en matière de maîtrise romanesque. Il s'y laisse aller délicieusement à sa pente. Mais que l'on ne s'y trompe pas, le roman est bien plus qu'un simple exercice de style autour de la figure du détective privé, et Hicks McTaggart demeure un cousin éloigné de Sam Spade ou Philip Marlowe. « L'arc-en-ciel de la gravité » est peut-être devenu celui de la légèreté, il n'en demeure pas moins que le propos libertaire de Pynchon contre les oppressions de l'État demeure toujours aussi puissant. Et il l'est d'autant plus qu'il se pare du ramage d'une certaine fantaisie. Ou plus exactement, d'une certaine élégance.
Mission de l'ombre
Bourgois
traduit de anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard
Tirage: 0
Prix: 25,50 €
ISBN: 9782267060607
