Aux Cassandre qui voudraient que le polar ralentisse, que ce soit trop beau pour durer et que son succès périclite, c'est un beau pied de nez que leur adresse le genre cette année. Il va bien. Il va même très bien. Le segment a progressé de 5 % au cours de ces derniers 24 mois.
Le chiffre d'affaires avait augmenté de 6,3 % en 2022, mais de façon artificielle, le prix des livres ayant gonflé de 7,1 %. Alors qu'entre 2023 et 2024, les prix se sont stabilisés (-0,1 %), tandis que le volume des ventes a lui augmenté de 5,2 %.

Les éditions de poche sont les principales bénéficiaires de ce dynamisme. Avec une hausse de 7,3 %, le miniformat représente presque les trois quarts des ventes, confirmant que les amateurs de polar lisent énormément, et massivement des poches, surtout lorsqu'ils sont fauchés. En termes de saisonnalité, juillet s'avère un mois particulièrement propice au noir, vacances obligent, mais le mois de décembre se révèle indétrônable. Les fêtes de Noël représentaient 13 à 14 % des ventes annuelles en 2024, selon que l'on parle de volume ou de valeur, avec un point de plus comparé à 2023. Ces fêtes ont été suivies d'un mois de janvier spectaculaire en 2025, avec une hausse de 2 %, alors que l'on continue de redouter mars et septembre, des mois particulièrement en retrait.

Au top
Le top 10 des auteurs de polar en grand format ? Franck Thilliez, numéro 1 avec Norferville, chez Fleuve. Un polar dans le grand nord canadien, plus social et moins scientifique qu'à l'accoutumée, qui voit l'auteur de la série Sharko et Hennebelle faire un vrai pas de côté. En deuxième place, Bernard Minier, avec Les effacées, chez XO. La deuxième enquête de sa nouvelle héroïne espagnole, la flic Lucia Guerrero, nous entraîne en Galice sur les traces d'un mystérieux tueur de travailleuses pauvres, tandis que ce printemps on s'arrache le retour de son autre héros récurrent, Martin Servaz, dans H, qui vient de paraître.
Viennent ensuite les Anglo-Saxons, Stephen King chez Albin Michel, Harlan Coben chez Belfond, et Lisa Gardner, encore chez Albin, une habituée de la liste des best-sellers du New York Times, qui s'offre une puissante percée française depuis un an : elle totalise désormais 2 millions d'exemplaires vendus chez nous. Toujours dans le peloton de tête, Maxime Chattam - Albin Michel encore -, et Michel Bussi, qui fait coup double aux Presses de la Cité avec Les assassins de l'aube et Mon cœur a déménagé. Le destin de Folette.
Dans ce top 10, en intégrant les versions de poche, Thilliez reste numéro un, mais avec cette fois son roman précédent, La faille, chez Pocket. On voit Fred Vargas réapparaître avec Sur la dalle chez J'ai lu, Jean-Christophe Grangé talonner ceux-là, en onzième position, avec Rouge karma, paru en mai dernier au Livre de poche.
Ces lignes statistiques soulignent que les auteurs-locomotives tractent encore l'ensemble du marché, comme c'est le cas depuis des années.
Lecture-confort
Des auteurs « fétiches », qui confirment que la curiosité ne l'emporte pas en temps de frilosité économique. Le lecteur garde le nez dans son cache-col, et ne prend pas de risque. On le constate de façon récurrente chez Belfond, maison qui s'est mise au noir il y a seulement cinq ans, avec des textes plutôt littéraires. Carine Verschaeve, responsable éditoriale, explique que c'est même devenu un équilibre entre un « public frileux envers ce qu'il ne connaît pas », et les « best auteurs, comme Harlan Coben, qu'on aime aimer, avec qui on aime être ». Coben arrive 11e des ventes avec Sur tes traces chez Pocket, 17e avec Méfie-toi, le grand format. Cette notion de « confort » que procurent les terrains connus - comme le sont les valeurs refuge en économie -, a connu son âge d'or durant la pandémie. Mais on pensait qu'en sortant de la crise sanitaire, la cote serait aussitôt en décrue ; or les « best auteurs » sont restés « les best », avec, pour les Français, la triplette Thilliez-Minier-Bussi.
Selon Carine Verschaeve, les Suédois appartiennent également à cette catégorie de « lectures doudou », puisqu'il s'agit d'une « littérature relativement codifiée ». Dans les étrangers qui caracolent en tête, on trouve les deux Camilla suédoises : Camilla Läckberg, qui revient nous glacer ce mois-ci avec Mirage (Actes Sud) et Camilla Grebe, qui nous plonge dans Les ténèbres de Mörkret (Calmann-Lévy). On note que le virage radicalement féministe pris par Camilla Läckberg depuis La cage dorée paru en 2019, deux ans après l'affaire Weinstein, lui a possiblement permis de garder la tête du classement des ventes dans un secteur où les lecteurs sont une majorité écrasante de lectrices. La belle ascension cette année de Johana Gustawsson, la Marseillaise installée à Stockholm, avec le titre de cet hiver, Les morsures du silence (Calmann-Lévy), aux accents plus féministes que le précédent, L'île de Yule, est sans doute elle aussi amplifiée par cet ancrage.
La France en proue
Dans le classement des meilleures ventes, les Français montent de plus en plus haut. Et l'on peut y voir un effet salon-signatures pour des auteurs qui sont plus présents que les étrangers en région lors d'événements littéraires.
Pour Caroline Lépée, l'éditrice de Guillaume Musso chez Calmann-Lévy, le succès massif des auteurs de polar français est dû en grande partie au fait qu'ils écrivent de plus en plus sur des terrains qu'ils connaissent bien, « ce que font les Américains depuis longtemps ». Elle prend pour exemple le succès de Jean-Christophe Rufin avec son enquêteur à imperméable fripé, Aurel le Consul. Au-delà de la légèreté, qui est rare dans le polar, l'ex-diplomate amène une véritable « connaissance du terrain », sans verser dans le roman d'espionnage brut de décoffrage.
Dans cette veine, Caroline Lépée nous annonce le prochain objectif de la maison : Alexandra Julhiet, en mai, avec La fête de l'ours. Après Car un jour de vengeance, paru en 2023, l'autrice amène « une voix de femme, complète et cohérente », affirme Caroline Lépée, qui ajoute détester dire ce genre de choses. Comprenez que son héroïne pense dans le roman comme une femme réelle, c'est-à-dire « des choses qu'on pense toutes et qu'on n'ose pas dire tout haut ». Un village de montagne, des souvenirs d'enfance qui remontent peu ou mal pour une femme dont l'environnement va tourner à l'absurde lors de rites ancestraux ; une fête où, comme à Bayonne, il vaut mieux être dans la rue à 16 heures plutôt qu'après 23 heures... On a hâte.
Polar sans frontières
En parlant de pas de côté, et d'ours, Gallmeister, la maison dont c'est le symbole, affiche un Italien à son tableau de chasse, ce qui est suffisamment rare pour être mentionné. « Piergiorgio Pulixi s'installe comme un auteur poids lourd », nous explique Oliver Gallmeister, le patron qui vient de souffler la vingtième bougie de sa maison. « Avec le cinquième tome de sa série des enquêtes de Mara et Strega, Stella, qui paraît ce mois-ci, on n'est plus très loin des 400 000 exemplaires vendus, ce qui place Pulixi juste derrière Erri de Luca, présent depuis trente ans avec près de 50 livres, et bien devant Elena Ferrante. »
Les éditions Gallmeister, lancées grâce au genre autoproclamé du « nature writing », spécialiste de la littérature des grands espaces américains, qui flaire et publie le deuxième Italien le plus bankable de France, un comble ! Et c'est la preuve que l'agilité, dans le polar, paie. « Les auteurs plus littéraires de nos débuts, comme James Crumley ou Larry Brown, sont plus difficiles à vendre aujourd'hui, assure Oliver Gallmeister. Ce qui fonctionne désormais, ce sont les "high concept thrillers". C'est-à-dire des univers futuristes ou en lien avec la SF, comme les multivers, qui utilisent les recettes du thriller », nous apprend-il. Ainsi la trilogie Wayward Pines de Blake Crouch, disponible en poche chez Totem, s'est vendue à 100 000 exemplaires en douze mois. Alors qu'avec Peter Swanson, auteur de Huit crimes parfaits, Gallmeister n'est plus loin de donner, aussi, dans le cosy crime. Mais version rythmée.
Le vent (de liberté) qui vient
« Il faut sortir de la case », corrobore l'éditeur Aurélien Masson, qui, après ses coups de maître à la « Série noire » suivi d'un passage aux Arènes, arrive chez Plon pour ouvrir totalement le champ des possibles. De fait, « le polar commence à intéresser d'autres lecteurs, nous assure-t-on chez Michel Lafon. On assiste à une démocratisation du genre, un décloisonnement. Les frontières sont en train de tomber, ce qui permet la conquête de nouveaux territoires », s'aventure Maïté Ferracci, directrice éditoriale.
« On pensait, il y a peu, que le genre allait se faire écraser par les séries tv, mais les auteurs ont réussi à passer ce cap et ce sont eux que la télé vient désormais chercher », poursuit Florian Lafani, qui est retourné chez Michel Lafon, après un passage chez Fleuve, pour y développer ce genre en « perpétuel changement ». « Le polar, dans les années qui viennent, ça va être le suspense à la croisée des genres », nous dit-on chez Belfond. Le marché va « aux genres très hybrides », approuve Glenn Tavennec, le directeur du label Verso au Seuil, qui regarde désormais vers la Corée, et mentionne au passage les éditions Sonatine, dont l'hybridation a toujours été l'ADN. Marie Misandeau, cofondatrice et tête chercheuse de Sonatine, nous confirme que « le polar utilise de plus en plus souvent l'enquête pour flirter avec les autres genres ».

Elle évoque la trilogie Dernier meurtre avant la fin du monde, de Ben H. Winters, qui vire au fantastique, comme d'autres le font vers l'horreur ou l'angoisse, tel La dernière maison avant les bois, de Catriona Ward, « la chouchoute de Stephen King ». « Quand Ward écrit ses livres, elle se fait peur toute seule ! On est à la limite du possible. Ce n'est même plus du thriller psychologique, mais de l'angoisse pure. » Marie Misandeau tente « un coup » l'automne prochain : « Un livre qui implique totalement le lecteur ». Un fait divers qui se déroule en Grande-Bretagne est raconté dans la première partie, suivie du même vu par l'enquêteur, puis par le juge. « Même si on connaît tous les codes, on se fait berner », conclut-elle à propos de Coupable ! de Hazel Ward.
Des livres « immersifs », doublés d'un certain retour au « mystère ». Plus besoin de meurtre, ni que ça saigne, « parfois même plus de crime, à peine macabre, on revient aux fondamentaux, à Christie, et au sens du mystère », poursuit la cofondatrice de Sonatine. Les codes changent. Ceux des jeunes adultes débarquent, avec un besoin d'être embarqués émotionnellement, d'immersion plus fort, comme dans les séries. « Il faut oublier le monde ancien, la bascule s'opère », certifie Glenn Tavennec. Et quand le polar « sort de la case », que reste-t-il ? Le mystère.
Retrouvez en document lié le classement des meilleures ventes de polar de janvier 2024 à janvier 2025
Et puis y a Freida...
Inutile d'espionner par le trou de la serrure comme La femme de ménage (J'ai lu) pour relever l'apparition de l'autrice au succès phénoménal Freida McFadden. Déjà 1,7 million d'exemplaires vendus en 7 titres, ce qui place la romancière et médecin américaine, jusqu'alors inconnue au bataillon, numéro 1 absolu des ventes 2024. Le 16 avril paraît son nouveau roman, La prof, chez City Éditions, doublé de la version poche de La psy chez J'ai lu.