Entretien

Sofia Bengana : « Il faut réinventer la mise en marché. »

Sofia Bengana, présidente de Place des éditeurs (Editis). - Photo OLIVIER DION

Sofia Bengana : « Il faut réinventer la mise en marché. »

Venue du Figaro à la demande du directeur général d'Editis, Pierre Conte, Sofia Bengana préside depuis un an Place des éditeurs en se concentrant sur la valorisation de chacune des marques de cette branche littérature et histoire du groupe et sur les enjeux de commercialisation et de promotion du livre.

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Par Claude Combet,
Créé le 26.04.2019 à 00h00,
Mis à jour le 26.04.2019 à 10h29

Livres Hebdo : Le monde de l'édition est-il très différent de celui de la presse, dont vous venez ?

Sofia Bengana :Il y a des affinités électives entre le monde de la presse et celui de l'édition. On m'avait prévenue : « Il faut prêter une attention particulière aux auteurs ». Mais j'ai l'habitude car les journalistes sont des écrivains et des artistes en puissance. La différence porte sur le fait qu'un journal a une dimension collective alors que le livre est une aventure individuelle. J'ai été frappée par le côté artisanal de l'édition. Chaque livre est une expérience unique, avec une charge affective et émotionnelle évidente. C'est ce qui m'a attirée.

Présidente de Places des Editeurs - Editis - Photo OLIVIER DION

Qu'est-ce qui vous a surprise ?

S. B.: Au moment où le marché est malmené, il règne un grand flou sur les chiffres de ventes. Tout est plus codifié dans la presse, qui s'appuie sur des organismes professionnels. La presse est aussi à des années-lumière en matière de marketing. Elle a pris de plein fouet le séisme numérique, ce qui l'a obligée à se réinventer. L'édition est un univers plus préservé, qui, une fois la menace numérique passée, ne s'est pas suffisamment remise en cause et doit encore imaginer le monde de demain. Si elle se montre audacieuse dans la création éditoriale, elle s'appuie sur une commercialisation qui répète parfois d'anciens schémas. Il faut réinventer tout ce qui entoure le livre, la mise en marché, les relations avec le diffuseur, avec le distributeur, avec le libraire.

Quelle mission vous a confiée Pierre Conte il y a un an ?

S. B. : Je suis arrivée avec une feuille de route très claire : diriger une branche Littérature et Histoire, 100 % dédiée à ces deux secteurs avec quatre maisons emblématiques, Belfond, Presses de la Cité, Plon et Perrin, selon la réorganisation voulue par Pierre Conte, directeur général d'Editis. Mon rôle est de valoriser chacune de ces maisons, d'en faire des marques plus incarnées et de leur permettre de renouer avec leur histoire. Plon, la plus généraliste et la plus patrimoniale, sous la direction de Sophie Charnavel, doit reprendre sa place dans les documents, dans le débat d'idées et en littérature. D'autant plus qu'elle possède des collections historiques comme « Terre humaine », les « Dictionnaire amoureux » et « Feux croisés », qui sera relancée avec deux titres en septembre et huit titres en 2020.

Comment réorganisez-vous Belfond et les Presses de la Cité ?

S. B. : Les deux maisons ont une direction bicéphale : Caroline Ast pour le domaine étranger et Céline Thoulouze pour le français, chez Belfond ; et leurs homologues, Frédérique Polet et Sophie Lajeunesse aux Presses de la Cité. L'enjeu est de créer un esprit fort pour chacune d'entre elles et d'augmenter les titres français. Avec Simenon, Bussi, Barjavel, Elizabeth George au catalogue, les Presses de la Cité se positionnent comme un éditeur de littérature populaire de qualité. Nous voulons attirer des auteurs confirmés comme Denis Tillinac et Jean d'Aillon, et faire découvrir les nouveaux comme Sophie Andelys et Richard Boidin. Belfond possède une forte identité en littérature étrangère. Aux côtés des talents qui ont émergé cette année - Jesmyn Ward, Viet Thanh Nguyen, Maggie O'Farrell - le prix Femina des lycéens d'Isabelle Desesquelles a attiré l'attention sur la littérature française. Nous avons la même démarche pour renouveler le roman policier, en sortant du thriller psychologique, avec Dathan Auerbach.

Perrin constitue-t-elle une entité à part ?

S. B. : Perrin est la référence en Histoire, et, paradoxalement est empreinte de la plus grande modernité. Elle se réinvente sans cesse, tant sur le fond, avec un titre comme Napoléon et de Gaulle, que sur la forme avec l'Infographie de la deuxième guerre mondiale. Elle a créé les livres chapitres, dont le prochain Les énigmes de l'histoire du monde sort le 2 mai en partenariat avec Le Figaro. Une telle marque a pour vocation de se décliner dans l'audiovisuel et dans la production, ce que nous permet Vivendi, notre nouvel actionnaire. Les grandes décisions de l'histoire de France de Patrice Gueniffey a fait l'objet de podcasts, disponibles sur Lizzie, dont une sélection a été diffusée sur le site du Point.

Anne-France Hubeau a quitté le Cherche Midi. La remplacez-vous et cette maison intégrera-t-elle Place des éditeurs ?

S. B. : Je n'exclus rien. Mais ce qui compte pour moi, c'est la lisibilité de la ligne éditoriale : l'humour, le témoignage, la littérature. L'arbre-monde, de Richard Powers, publié en septembre 2018, vient de remporter le prix Pulitzer. A la rentrée, le Cherche Midi publiera les nouveaux Jim Fergus et Emmanuelle Pirotte et, en novembre, Olivier de Kersauson, dont l'éditeur est toujours Philippe Héraclès. Il faut aussi faire vivre son fonds : tous les humoristes et dessinateurs de presse ont publié dans la maison. Tout ceci est emblématique de ce que nous voulons faire du Cherche Midi.

Les activités de Place des éditeurs dans l'illustré et la jeunesse ont été transférées au sein de la branche Edi8. Comment équilibrez-vous vos comptes ?

S. B. : La rentabilité de l'illustré n'est pas celle de la littérature. La nouvelle structure nous permet d'avoir chez Interforum des équipes calquées sur notre organisation et sur la cohérence des métiers. Nous avons adopté une stratégie offensive de redéploiement des marques. La tâche est plus dure mais plus concentrée sur un même sujet, sans dispersion. Ma branche n'a pas vocation à être un mini-groupe dans un grand groupe.

Comment appréciez-vous les difficultés que le marché du livre connaît depuis quelques années ?

S. B. : La « mid-list », avec des livres qui se vendent à 30 000 exemplaires, n'existe plus et on est heureux aujourd'hui quand on dépasse les 10 000. Les 60 000 ventes du grand prix de l'Académie française de Camille Pascal ont été une bonne surprise. La force de Place des éditeurs est d'apporter des services transversaux. Une auteure de best-sellers comme Raphaëlle Giordano, chez Plon, s'appuie sur le savoir-faire d'une équipe commerciale et marketing habituée à gérer Michel Bussi, Harlan Coben et Douglas Kennedy. Je ne veux pas sombrer dans le pessimisme mais on doit s'adapter. Nous sommes tous obsédés par la surdiffusion et la librairie : il faut inventer de nouveaux outils, faire gagner du temps aux libraires, travailler en amont. Perrin a créé son club des libraires d'Histoire, que nous traitons comme des médias, en les informant et en envoyant des épreuves. Pour la rentrée littéraire, nous allons faire un Tour de France des libraires pour présenter les trois maisons en même temps (Belfond, Presses de la Cité, Plon).

Le marché du livre souffre-t-il d'une surproduction ?

S. B. : On mesure davantage la surproduction quand on la vit de l'intérieur. Bien sûr, il faut produire moins pour vendre plus, mais on ne peut pas faire de grandes coupes du jour au lendemain. En quelques années, Perrin est passé de 90 nouveautés à 60. Belfond et les Presses de la Cité ont réduit un peu chaque année. La stratégie est plus offensive pour Plon, que nous souhaitons remettre sur le devant de la scène.

Quels sont vos rapports avec le groupe Editis et ses différentes branches ?

S. B. : Il faut s'adresser au groupe pour les sujets qui nécessitent une surface et une forte expertise technique. C'est le cas en matière de constitution et de traitement de data, qui ne peut s'opérer dans ma branche. Nous travaillons donc avec la direction marketing et la base de données du groupe, autour de Lisez.com ! Pierre Conte souhaite une approche convergente et orchestrée pour les grands auteurs. Je ne me prive pas de m'appuyer et d'échanger avec Pocket et l'équipe de Marie-Christine Conchon (Univers Poche), pour le lancement des nouveautés.

Quelles sont les relations avec votre actionnaire Vivendi ?

S. B. : Vivendi constitue une opportunité incroyable. Nous avons la création artistique et intellectuelle en partage et nous pouvons imaginer des collaborations vertueuses. La chanson de Michel Bussi et Gauvin Sers pour le lancement de J'ai dû rêver trop fort est née grâce au directeur d'Universal Music, Olivier Nusse, et à ses équipes. Les Presses de la Cité et Universal ont orchestré le lancement conjointement sur les réseaux sociaux pour la presse et pour l'audio. Le groupe permet d'emmener les créateurs vers de nouveaux territoires.


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