Saint Dustan, comédien et martyr | Livres Hebdo

Par Jean-Claude Perrier, le 09.02.2018 22 février > Biographie France > Raffaël Enault

Saint Dustan, comédien et martyr

Raffaël Enault - Photo KÉVIN DRELON/ROBERT LAFFONT

Raffaël Enault raconte la double vie de William Baranès, alias Guillaume Dustan.

Au début du livre, le lecteur s’inquiète un peu. L’auteur, le jeune Raffaël Enault, 28 ans, créateur de mode et du magazine Gonzaï, se le dédie à lui-même, et mêle à son travail quelques chapitres de son "journal", où il raconte, entre autres, à la première personne, le making of de son enquête. On craint que le narrateur ne prenne le pas sur son sujet. Et puis non, mis à part une dernière intervention pas inintéressante, où Enault évoque un épisode assez trouble de la vie de son propre père, bi, serveur dans un bar gai à Albi et en couple avec son patron, qu’il a vécu étant enfant, c’est la biographie qui s’impose, impeccable et très documentée, sur la double vie brève, glorieuse et pathétique, de William Baranès (1965-2005), alias Guillaume Dustan.

Le biographe a tout lu, tout vu, et il a rencontré nombre de témoins, famille, ex et amis de Dustan, mais aussi son premier éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, récemment disparu, qui lui avait permis de faire son entrée, fracassante, en littérature, avec Dans ma chambre, en 1996. Leurs rapports se refroidiront ensuite. Dustan se publiera lui-même chez Balland, dans la collection "Le rayon" (anciennement "Le rayon gay") qu’il y dirigeait, avant - à la suite du rachat de la maison et de la disparition d’un "rayon" contestable et déficitaire - de finir chez Flammarion, grâce à la fidélité de Frédéric Beigbeder. A ce moment, Dustan, atteint du sida depuis 1990, dépressif, esseulé, drogué, malade, parano, était au bord de la folie, et comptait sur la littérature pour rebondir. Trop tard : alors qu’il préparait un livre sur Andy Warhol, l’un de ses gourous, avec Bret Easton Ellis, il est retrouvé mort chez lui à Paris, le 8 octobre 2005. Suicide, ou overdose d’antidépresseurs ? On ne le saura jamais.

Avant cela, ce fils de bourgeois juifs, surdoué - deux licences, de philosophie et de lettres modernes, Sciences po, énarque en 1991 -, nommé magistrat dans des tribunaux administratifs (Papeete, Douai, Marcq-en-Barœul), aurait pu faire une brillante carrière. Mystique voire illuminé, hanté par "le sexe et l’interdit du sexe", il a préféré s’inventer un double, Guillaume Dustan (d’après St. Dunstan de Cantorbéry), flamber et se livrer au "dérèglement de tous les sens" : sexe, drogues - mais pas rock’n’roll.

Pendant un temps coqueluche des médias dans le rôle du "pédé" provocateur, il s’est brûlé les ailes, et sa déchéance fut tragique. Peut-être, les passions s’étant maintenant apaisées, faudrait-il relire certains de ses livres. Jean-Claude Perrier

Raffaël Enault
Dustan superstar
Robert Laffont
Tirage : 4 000 ex.
Prix : 21 euros ; 324 p.
ISBN : 978-2-221-19337-2
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