A plus de 70 ans, le professeur Borja est un savant qui n’a pas la reconnaissance qu’il mériterait à ses yeux de miro. Dans sa jeunesse il a commis un "navet solennel" : Une perspective anti-darwinienne de l’évolution de l’Homme : Du singe à l’amibe que l’on croise ici ou là. Il a publié, entre autres, Jésus-Christ buvait de la bière. Titre du roman d’Afonso Cruz qu’on a entre les mains, et dont le professeur est l’un des nombreux personnages. Cette mise en abyme est un de ces clins d’œil facétieux, comme l’auteur portugais, né en 1971, les affectionne. Le professeur Borja fait partie des Nouveaux Déipnosophistes, un cercle d’érudits et de sages (dont un sâdhu hindou et un babalawo nigérian) réunis par l’héritière anglaise Miss Whittemore, qui a acheté tout un village de l’Alentejo et dort dans un squelette de baleine pêchée par un de ses ancêtres et aménagée en chambre à coucher.
Jésus-Christ buvait de la bière, c’est en vérité l’histoire de Rosa et de sa grand-mère. La fille de 15 ans s’occupe de l’aïeule cacochyme qui l’éleva, enfant : le père, paysan alcoolique, a été fauché par une machine agricole et la mère, épouse malheureuse, et non moins soûlographe, a pris la tangente. L’obsession de l’invalide est de se rendre en Terre sainte pour se rapprocher du Messie. Rosa, elle, aime les romans de western et la nature où elle ramasse les cailloux qu’elle suce pour se rappeler les moments doux ou amers de sa vie ou les petits oiseaux morts qu’elle sème en espérant qu’ils s’envoleront à nouveau tels des rêves vers le ciel. Sans le sou, la voilà placée comme bonne chez l’entrepreneur Santos & Santos. Si Rosa voit la Sainte Vierge partout, la gent masculine ne la considère pas tant comme une illuminée que comme une plante fort incarnée. Rosa a des "sourcils épais comme la chaleur de l’après-midi et de grosses lèvres", et des jambes "parfaites malgré le duvet qui les recouvre". Et un popotin que monsieur le curé aime bien fesser : "Tête et cul sont, rappelle le père Teves, les deux faces d’un même Dieu, de l’Unique. Que le derrière cesse d’exister, et la plus pieuse des pensées périra." Son employeur veut coucher avec elle mais la femme de ce dernier, jalouse, la congédie. Ne reste plus qu’à aller à la messe en poussant grand-mère dans une brouette. En chemin, Rosa croise le professeur Borja tombé en rade après une collision avec un sanglier, le professeur ami de la richissime Miss Whittemore...
Dans ce premier livre traduit de cet hallucinant homme-orchestre créatif : écrivain, chroniqueur, réalisateur de films d’animation, illustrateur, musicien (Afonso Cruz joue de la guitare et du banjo dans son groupe de jazz The Soaked Lamb), on est étourdi par tant d’imagination. Du rocambolesque désopilant à la poésie foutraque. S. J. R.
