Décryptage

« J’ai baissé les yeux sur son pénis. Son érection disparaissait vitesse grand V. Par transparence à travers le préservatif, on voyait le laiteux du sperme absorber le rouge du sang. Le rose qui en résultait était écœurant, type sauce cocktail. » Kouz et Hyppolite viennent d’avoir leur premier rapport sexuel. A contre-courant des histoires où « la fille se rend compte qu’elle a été utilisée […], que c’était juste pour le sexe », Ogresse d’Aylin Manço (Sarbacane) se place dans un autre rapport. Celui où c’est le garçon qui saigne (à cause d’un frein rompu) et où, loin d’être insurmontable, l’évènement donne envie aux deux ados d’explorer davantage la sexualité.
 
Aborder l’acte sexuel, avec ses problèmes de réglage et sans dramatisation, est la nouvelle voie vers laquelle quelques éditeurs jeunesse se dirigent. Une banalisation, encore peu traitée, que l’avant-garde éditoriale souhaiterait élargir à l’ensemble du spectre des sexualités : « Car être homosexuel ou transgenre n’est pas un trait de caractère ! », souligne Laurence Faron, fondatrice de Talents Hauts.
 
Une sexualité dramatisée ou mythifiée
 
La sexualité, pour une grande majorité de romans ado, reste un sujet qui ne s’accorde pas avec la réalité. Avec le glissement des « mommy porn » (des fans fiction pour adultes, arrosées de scènes de sexe corsées, parfois taboues) à un public plus jeune, les adolescents se retrouvent « biberonnés à une vision ultra réac et normée du sexe », regrette l'auteure Camille Emmanuelle. Autrefois romancière de « mommy porn » , elle combat cette vision aseptisée du sexe dans son pamphlet Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite (Les Echappés, 2017). « Quand on écrit ce type de livre, on a très peu de liberté en tant qu’auteure, tout est extrêmement charté : des scènes de sexe glamour, un mâle dominant et pas de poils ! », résume-elle.
 
Aux antipodes de cette mythification, on retrouve la sexualité traitée sous le prisme des problèmes qui la traversent. Tandis que les expériences sexuelles du côté féminin sont régulièrement l’objet d’une grossesse non désirée (La Décision, Isabelle Pandazopoulos, Gallimard jeunesse ou Nola, Florence Aubry, Mijade) ou d’un viol (Au royaume des menteurs, Kiersi Burkhart, Fleurus), l’exploration d’autres sexualités s’entoure souvent de violence. Une brutalité pouvant venir des autres (Normale, Lisa Williamson, Hachette) ou de soi-même (Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo, Pocket Jeunesse). « Ce qui est vraiment problématique dans ce traitement, c’est qu’on propose au lectorat de s’interroger sur tout ce qui pose problème dans la sexualité », explique Tom Lévêque, auteur d’un guide de littérature ado, En quête d’un grand peut être. « Tout cela participe à faire de la sexualité un big deal », complète son frère Nathan, co-auteur du guide.
 
Conscientisation des jeunesses
 
Lecteurs avides de littérature jeunesse, les deux frères tempèrent toutefois : « Bien sûr que la littérature jeunesse est encore bourrée de stéréotypes, mais la parole est tellement plus libérée par rapport à l'époque de notre adolescence. Les masculinités et les sexualités au pluriel, tout cela nous manquait beaucoup et on le retrouve aujourd’hui. » Avec l’arrivée de maisons engagées comme Talents Hauts ou de collections tournées vers un érotisme libéré tel que "L’Ardeur", chez Thierry Magnier, la littérature jeunesse s’émancipe du modèle admis. « En 15 ans, les lignes ont bougé. Les maisons ont admis que le sexisme était là et le public capable d’ingérer des choses nouvelles », estime Laurence Faron.
 
Une évolution due, selon l’éditeur jeunesse d’Actes Sud François Martin, à une « conscientisation générale des ados » : « Les nouvelles générations réinventent les codes amoureux tout en étant davantage sensibilisées aux questions de genre. » Un point de vue partagé par Marion Hameury, éditrice jeunesse au Seuil et à La Martinière : « Avant, la littérature ado était ancrée dans le divertissement. Depuis, les textes ont été enrichi et sont souvent axés sur des questions de société. »
 
Vers une banalisation de la différence
 
Georges, La face cachée de Luna, Revanche, Normal(e)… « un personnage est souvent LGBT+ quand c’est aussi le sujet du livre. », rappellent Tom et Nathan Lévêque dans leur livre. De cette mise en valeur nouvelle des diversités de genres, un nouveau défi émerge pour les éditeurs. Celui de fabriquer des personnages complexes, où leur identité n'est plus définie uniquement par leur appartenance sexuelle. « Même s’il faut parler des diversités, on ne peut pas définir un personnage par sa différence. Cela revient à le séparer du reste du groupe, comme s’il n’était pas normal », explique Laurence Faron. Pour elle, l’important est de "banaliser" cette différence : « Sans armure, par exemple, est une histoire sur l’amour pas sur l’homosexualité. C’est à peine si l’on dit que les personnages sont homosexuels. »
 
Évolution tout autant palpable pour Marion Hameury qui a publié Shadowscent, le second tome d’une fiction où un personnage non binaire devient le personnage principal : « Quand j’ai commencé, ce type de personnages aurait pu être un point sur lequel on aurait misé pour son originalité. Aujourd’hui, cela ne me vient même pas à l’esprit de le mentionner dans les fiches de lecture. »

Reste encore à savoir, pour la critique Sophie Vender Linden, si cette affirmation d'une sexualité plurielle et libérée chez les ados a été assez rapide pour "rester en phase avec la nouvelle génération.

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