Paris-Brest. Jadis, les artistes pensionnaires de la Villa Médicis à Rome (laquelle a soutenu la publication du présent ouvrage) devaient réaliser une œuvre, un chef-d'œuvre académique, qui témoignerait de leur travail durant leur séjour doré dans la Ville éternelle. Alors que la Villa s'ouvrait à bien d'autres disciplines, la tradition s'est ensuite perdue. Ancien résident de l'institution, Pierre Adrian, renoue avec, à sa façon, grâce à un petit livre bien dans sa manière, un road trip littéraire, déjanté et éthylique, qui n'a rien à voir avec Rome et l'Italie. Il s'agit ici de partir sur les traces de Jack Kerouac (1922-1969) à Brest, en compagnie d'un photographe inspiré, le Morlaisien Yann Stofer (important cahier photos en fin de volume). Après Pasolini (La piste Pasolini, Les Équateurs, 2015), un autre clochard céleste, l'auteur de Sur la route, Américain de parents québécois descendant d'immigrés français, bretons.
Le fondateur de la lignée était un certain Urbain-François Le Bihan, sieur de Kervoach (« un prince de Bretagne », se vantait son lointain descendant lorsqu'il était particulièrement imbibé), qui avait quitté sa forêt d'Huelgoat, dans les monts d'Arrée, en 1721, pour ce qu'on appelait alors la Nouvelle-France. Sa maison natale existe encore, mais Kerouac ne l'a pas vue lors de son séjour éclair de juin 1965. Deux jours à peine, une seule nuit, aventure qu'il a racontée dans Satori à Paris, un petit livre qui recèle pas mal d'élucubrations, de délires, et parle peu, finalement, de Brest. De la ville, il n'a quasiment rien vu. Arrivé en train depuis la gare Montparnasse après plusieurs loupés (c'était sa spécialité, il récidivera au retour), il passera son temps à se saouler dans le plus de bars possible, et ne rencontrera que peu d'autochtones : Pierre Le Bris, le libraire de la rue de Siam, chez qui il sifflera une bouteille de cognac et qui témoignera de ce moment en 2011, à 92 ans ; et le barde Youenn Gwernig, avec qui se nouera une amitié dont témoignent quelques lettres, de 1966 à 1969. Très attaché à ses racines bretonnes, Kerouac projetait un vrai voyage à Brest et en Bretagne, qu'il ne réalisera jamais. En 1965, il ne voyageait plus guère, rongé par l'abus d'alcool et de substances illicites.
Adrian et Stofer, en épigones consciencieux, reconstituent le parcours brestois du poète phare de la Beat Generation, mettant un point d'honneur à traîner dans tous les bars existant à l'époque, et même quelques autres, on ne sait jamais. Ce faisant, ils croisent quelques personnages hauts en couleur, énigmatiques. Les bistrots, c'est fait pour ça. Et jettent aux orties les bonnes résolutions de Yann, qui, au début, n'avait pas bu une goutte depuis vingt-neuf jours. Il s'est bien rattrapé ! Nos deux Dupondt pousseront, eux, jusqu'aux monts d'Arrée, chez les Le Bihan, bouclant ainsi la boucle, comme Kerouac aurait voulu le faire.
Le surdoué Pierre Adrian signe ici un autre de ses récits de voyage loufoques, comme ceux coécrits avec son complice Philibert Humm, au bord de la littérature, de la poésie et de la mythologie. Si, d'après lui, Kerouac est « un écrivain du réel », lui est un écrivain des atmosphères, de préférence un peu glauques, mélancoliques. On se croirait dans une chanson du Brestois Miossec, Recouvrance par exemple, sur son premier album, Boire, sorti en 1995, trente ans après le pèlerinage raté de Kerouac. Yec'hed mat ! Le livre, lui, est à lire sans modération.
Le rêve inachevé de Jack Kerouac
Actes Sud
Tirage: 0
Prix: 17,90 €
ISBN: 9782330219932
