La maison de Pierre. On ignore si Pierre Adrian a lu Proust. Probablement. Comment ne pas ? Quoi qu'il en soit, il est rare, chez un écrivain aussi jeune et précoce (né en 1991, notre ami a publié son premier livre, La piste Pasolini, aux Équateurs, dès 2015), d'être autant obsédé par la fuite du temps et ses conséquences. Toute son œuvre, si l'on y regarde bien, constitue une espèce de recherche du temps perdu. Soit à travers des écrivains disparus, fraternels, dont il reconstitue la trace, Pier Paolo Pasolini, donc, mais également Cesare Pavese (Hotel Roma, Gallimard, 2024) ou Jack Kerouac (Le rêve inachevé de Jack Kerouac, Actes Sud, 2026). Soit dans des romans proches de l'autofiction familiale, comme le très beau Que reviennent ceux qui sont loin (Gallimard, 2022). Et même son Tour de France par deux enfants d'aujourd'hui, pochade potache coécrite avec son complice Philibert Humm (Équateurs, 2018), fleure bon le xixe siècle et la nostalgie.
Son nouveau roman, Le pays des étés, affiche la même tonalité. Il s'ouvre et s'achève dans un cimetière breton, situé sur une presqu'île, non loin de Brest. Chez Adrian, rien n'est jamais nommé, situé précisément, ni les lieux, ni les années, ni même les identités des personnages. Son innombrable famille est composée d'une myriade d'oncles et tantes, neveux, nièces et cousins, qui lui sont plus ou moins proches par l'âge ou le degré de parenté et au milieu desquels il se place. Ils apparaissent au fil des pages, jouant un rôle dans telle ou telle saynète, qui constituent le récit.
Lorsque commence la présente histoire, la famille vient d'enterrer sa « petite grand-mère », morte fort âgée. Elle vivait encore dans la « grande maison » de granit où Pierre Adrian et les siens avaient toujours passé leurs vacances d'été, ainsi que quelques séjours durant le reste de l'année. La maison et son occupante étaient comme un repère, une vigie, un rempart contre cette satanée fuite du temps, qui paraissait ici suspendue, les choses et les gens semblant, eux, immuables. Un peu plus tard, la malheureuse Tante Yvonne, décédera elle aussi, centenaire qu'on aurait crue éternelle.
À la fin du livre, Adrian médite sur les ruines de cette fameuse maison « blessée » : « Sous les décombres, écrit-il, je reconnaissais le cimetière où reposaient les miens. » Nous, nous reconnaissons la profondeur et la mélancolie, délicatement dissimulées derrière l'humour léger, les scènes pittoresques et cocasses, le tout servi par un style d'une grande élégance classique. Quant à l'intrigue du roman, s'il en fallait une, elle s'agrège autour de la maison, de son devenir. Pourra-t-elle demeurer dans la famille, au sein d'une indivision « façon puzzle » ? On se doute bien que non. Alors elle sera vendue, et, à partir de là, de ce déchirement, elle va ressembler à un vaisseau à la dérive, qui perd petit à petit de sa superbe, de son âme parce qu'elle n'est plus animée par sa famille d'origine. Elle subira bien des outrages, avant, qui sait, de revivre. De connaître « une nouvelle jeunesse ». C'est ce que veut croire le narrateur, lequel a retrouvé, au fil des pages, non seulement son histoire familiale, mais le temps.
Le pays des étés
Gallimard
Tirage: 23 000 ex.
Prix: 19 € ; 192 p.
ISBN: 9782073140920
