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Philippe Gloaguen : « Le Routard ne doit son succès qu'aux libraires »

Philippe Gloaguen - Photo OLIVIER DION

Philippe Gloaguen : « Le Routard ne doit son succès qu'aux libraires »

En 2023, le leader du marché des guides de voyage en France fête son 50e anniversaire et son 55 millionième livre vendu. Après deux années de pandémie qui ont affecté durement le secteur du voyage, l'augmentation des coûts et le rachat d'Hachette, Philippe Gloaguen reste optimiste. À 73 ans, le routard emblématique fondateur du guide, nous a reçus dans ses locaux du 13e arrondissement de Paris, où sa table est toujours dressée pour accueillir les visiteurs.

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Par Éric Dupuy,
Pierre Georges,
Créé le 03.02.2023 à 16h10 ,
Mis à jour le 06.02.2023 à 10h07

Livres Hebdo : Tout a été dit ou presque sur l'épopée du Routard. Pour son 50e anniversaire, que pouvez-vous nous raconter que l'on ne sache pas déjà ? 

Philippe Gloaguen : Que si le Routard existe, c'est uniquement grâce à un libraire : Joseph Gibert. Un de ses gérants, René Beaudoin, m'invite un jour de 1975 à un colloque d'éditeurs de guides de voyages. J'ai 22 ans, je suis toujours étudiant et la maison d'édition qui a bien voulu éditer le premier Guide du routard deux ans avant a fait faillite. Très échaudé par le monde de l'édition et son entre-soi, je suis allé au colloque, surtout pour dire « merde » à tout ce beau monde qui n'a pas confiance si on ne vient pas du sérail. Quelqu'un s'est alors levé pour dire : « Vous pouvez accuser tout le monde ici, sauf moi, car vous n'êtes jamais venu me voir. » C'était le patron des « Guides Bleus » chez Hachette. En rentrant plus tard chez mes parents, chez lesquels j'habitais encore, j'ai vu que la direction générale d'Hachette avait essayé de m'appeler trois fois. Jamais un éditeur ne m'avait appelé. Ils avaient jeté leur dévolu sur le Routard mais, très vite, se sont rendu compte que je n'y connaissais rien d'un point de vue éditorial. Ils m'ont proposé comme adjointe une éditrice des « Guides Bleus », pour me former. Ceci pendant dix ans. Quel éditeur en France mise sur quelqu'un pendant dix ans ?

Ce qui vous a permis de gagner en qualité et de séduire ainsi les libraires... 

Tout à fait. J'ajouterai que je dois aussi ma vie à un libraire. En 1979, j'étais atteint du syndrome de Poems, une maladie paralysante, et c'est M. Maillet, patron des librairies Fontaine à Paris, qui m'a présenté le seul spécialiste de ce syndrome. Je n'ai qu'un mot à dire aux libraires : merci ! Non seulement ils me font manger, mais en plus ils m'ont trouvé un boulot et m'ont sauvé la vie...

Cinquante ans plus tard, que reste-t-il de l'esprit routard des origines ?

La liberté. Et l'intelligence d'une grosse maison d'édition comme Hachette, c'est de la préserver. La confiance est totale et Hachette est capable d'investir énormément pour nous.

Des années 1970 à 2022, comment a évolué le monde de l'édition selon vous ?

J'ai vécu un truc incroyable : la prise de pouvoir dans les maisons d'édition par les commerciaux. Avant les années 1970 les éditeurs étaient normaliens ou agrégés, ensuite, ils ont été issus de l'Essec ou de l'ESCP, comme moi. Avant, on leur demandait de savoir écrire, ensuite c'était de savoir vendre un bouquin ! Si les équipes ici sont plutôt littéraires, mon boulot reste le marketing. J'apporte une vision, je fais des propositions de diversifications. Le beau livre Les 50 voyages à faire dans une vie, que nous publions pour notre 50e anniversaire, était par exemple une proposition marketing très liée à routard.com : j'ai demandé au rédacteur en chef les 50 destinations les plus consultées sur le site et cela m'a fait la table des matières ! J'étais sûr que ça se vendrait...

Comment s'articule la machine « Routard » à présent ? 

D'abord, le « Routard » n'est pas une société mais bien une collection. Derrière le nom, 120 collaborateurs : une rédaction en chef de 23 personnes, 40 pigistes, la rédaction de routard.com pilotée par Axel Auschitzky, une vingtaine d'éditeurs, des maquettistes et le service marketing. Tout ce beau monde est installé soit dans nos locaux, soit chez Hachette. Notre marque est la deuxième collection du groupe derrière Astérix et le modèle est toujours le même depuis quarante-huit ans : je finance les voyages et la rédaction, Hachette finance les livres. Notre force, ce sont les rédacteurs qui sont ultraspécialisés. Quand nous avons lancé nos guides des régions françaises, les libraires ont découvert des adresses qu'ils ne connaissaient pas à côté de chez eux !

La diversification est-elle la clé de votre réussite éditoriale ?

Je suis propriétaire de la marque et je suis toujours à l'affût des idées. Surtout, je m'aperçois vite si elle peut fonctionner ou non. Et je ne m'entête jamais. Prenez Routard Express : l'idée était formidable de concentrer le meilleur d'une destination sur une carte pliée. Malheureusement, nous nous sommes aperçu que l'ouvrage était beaucoup trop fin en librairie pour être remarqué dans les rayons. Au bout de quinze jours, j'ai dit stop. Nous ne sommes pas plus forts que les autres mais nous avons la capacité à tout arrêter ou modifier en permanence. Depuis le Covid, les plannings de sorties des guides changent par exemple tous les quinze jours... Contractuellement, Hachette ne peut pas lancer la réimpression d'un guide sans m'en informer et laisser quelques jours à la rédaction pour l'actualiser en ôtant une adresse qui a disparu par exemple. C'est un gage de réactivité très précieux.

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Philippe Gloaguen et Gavin's Clemente Ruiz, actuel secrétaire général qui devrait lui succéder.- Photo OLIVIER DION

Après les guides, internet, les beaux livres ou encore les magazines, nous avons entendu dire que le Routard se lancerait bientôt au cinéma ? 

Nous avons un projet de film, en effet ! Nous avons été démarchés par les scénaristes des Tuche, des anciens des Guignols de l'info qui ont travaillé également sur Astérix. Autant vous dire que nous sommes ressortis du premier déjeuner avec un mal de ventre à force de rire. Le scénario met en scène un jeune rédacteur du Routard envoyé au Maroc, lancé dans une quête du trésor des Vandales. Nous sommes ravis de ce projet dont le tournage est prévu en 2023 et la sortie en salle en 2024. Le film sera produit par Studio Canal.

Cela au moment du rachat de Lagardère, qui détient votre éditeur Hachette, par Vivendi propriétaire de Studio Canal, c'est un signe plutôt favorable pour vos relations avec le repreneur...

Personnellement, je ne me suis jamais inquiété du rachat. La collection « Routard » est rentable, les responsables en ont conscience et nous montrent plutôt de la bienveillance.

Vous avez très vite investi le web avec routard.com, dès 2001. Selon vous, l'avenir du Routard s'écrit toujours sur du papier ?

J'ai déjà eu l'occasion de le dire : avec 6 millions de visiteurs par mois, routard.com est rentable et est entièrement financé par la pub. Depuis vingt ans, le site ne nous a pas piqué un client. Il n'impacte pas la vente des guides car il s'est introduit dans la chaîne du voyage. Les voyageurs vont d'abord sur le site pour s'inspirer, puis achètent le guide pour voyager. Rien ne remplacera le papier sur place et, même pour les destinations européennes qui n'ont plus de frais de roaming depuis 2016 (frais de transfert d'opérateurs téléphoniques, ndlr), nous n'avons pas remarqué de baisse des ventes des guides. Le papier reste l'outil le plus nomade qu'il soit.

En cinq décennies, vous avez connu la démocratisation du voyage, mais aussi la fermeture de nombreuses destinations... Est-il plus difficile de voyager aujourd'hui qu'il y a cinquante ans ? 

Le monde se rétrécit, c'est vrai. Les raisons ne sont pas économiques, elles s'appellent l'islamisme et l'intégrisme. Dès qu'il y a des problèmes de sécurité pour les lecteurs, j'arrête le bouquin. À une époque, nous faisions toute l'Afrique subsaharienne... Dans le premier Routard, nous avions même un chapitre Afghanistan, ou un sur le Pakistan. Autant vous dire que cela paraît impensable de nos jours.

Alors que l'industrie du tourisme se réinvente, quelle place prennent les considérations environnementales dans votre rôle de prescripteur de voyages ? 

Cela imprègne notre ligne éditoriale de ces dernières années c'est certain. Au-delà de ça, certains de nos pigistes ont choisi de ne plus voyager qu'en train et se concentrent donc sur l'Europe. Nous respectons cela bien sûr, et attendons avec impatience l'avion électrique.

Mais, pour moi, le plus gros choc récent n'est pas tellement l'écologie mais bien le Covid. Les fréquences aériennes ont temporairement chuté ce qui a pour résultat aujourd'hui une augmentation dingue des prix. Là, c'est un vrai problème pour le secteur, qui se poursuit.

Pour finir, le Routard souffle ses 50 bougies, vous soufflerez bientôt votre 72e... Doit-on s'attendre à vous voir passer la main ? Si oui : à qui ?

Je n'ai pas de date précise à vous donner. Mais Gavin's Clemente Ruiz, mon actuel secrétaire général, qui a commencé comme stagiaire en 1999, sera un successeur idéal. Il partage avec moi le goût du voyage et la vision de développement du Routard. En plus, c'est une plume ! Il a déjà écrit plusieurs romans... Je sais que je peux compter sur lui pour les cinquante prochaines années !

Le Routard en dates 

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