Essai/France 6 mars Denis Grozdanovitch

Celui qui est hors du centre. C'est l'étymologie de l'excentrique. Le dandy, lui serait plutôt à l'intérieur tout en adoptant des codes venus de l'extérieur pour se distinguer. Il en impose pour s'imposer. Denis Grozdanovitch établit des passerelles subtiles entre ceux qui font la mode et ceux qui continuent de la défaire. Il nous offre surtout un essai réjouissant qui pratique le renvoi de balle avec maîtrise, rappelant que l'auteur fut champion de tennis avant de se reconvertir dans le jeu littéraire.

Il y a d'abord ces portraits, celui d'Edouard le joueur d'échecs parano, d'Erwan le farfadet celtique, d'Elise et sa fausse vie, de Serge le cinéaste sans image mais pas sans verbe, de Benoît le cantonnier philosophe. Et puis, il y a Max, le personnage avec lequel on entre dans cette galerie où la drôlerie bouscule la sagesse. Avec son manteau boutonné jusqu'au cou, sa démarche mécanique et sautillante, son rire sarcastique, il est le spécimen de l'excentrique baignant dans la folie douce.

C'est pour cela que Denis Grozdanovitch est moins convaincu par les excentriques professionnels comme Lacan, « l'un des orateurs les plus amphigouriques qu'il m'eût jamais été donné d'entendre ». Il préfère des personnalités plus authentiques comme Louise Brooks. Mais l'auteur du Petit traité de désinvolture ne se contente pas de fouiller sa mémoire. Dans ses carnets, il a aussi noté ses lectures, ses réflexions sur ces individus bizarres, étranges, extravagants, fantaisistes, farfelus, insolites, originaux, singuliers, spéciaux. Dans cette littérature vagabonde il s'arrête sur Baudelaire, Verlaine, Larbaud, Fargue ou Albert Cossery, « prince des dandys » qui vivait à l'hôtel et ne sortait que pour observer le bruit du monde et l'agitation des consciences à la terrasse des cafés.

Ce livre est lui-même excentrique, avec un sujet qui se déplace. Denis Grozdanovitch montre que l'on écrit d'abord pour se déporter, pour quitter ce centre immobile. Et il cite cette réplique de Maurice Ronet dans Raphaël ou Le débauché, le film de Michel Deville, à qui on demande quel est le sens de sa vie : « On m'a lancé, je roule ! » C'est ce mouvement qui caractérise cet essai voyageur. En compagnie de ces étranges réfractaires, l'auteur éprouve le sentiment d'appartenir à une fiction. L'excentrique nous fait rêver à l'extraordinaire. Tout comme ce livre malicieux.

Denis Grozdanovitch
Dandys et excentriques : les vertiges de la singularité
Grasset
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 22 euros ; 384 p.
ISBN: 9782246863113

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