Avant-Critique Roman

Peter Stamm, "Les archives des sentiments" (Christian Bourgois)

Peter Stamm - Photo © Stefania Samadelli

Peter Stamm, "Les archives des sentiments" (Christian Bourgois)

Le narrateur archiviste du nouveau roman de Peter Stamm se nourrit d'un passé qui le hante à travers le visage de son premier amour.

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Par Sean Rose
Créé le 16.03.2023 à 14h00

Fioul sentimental. Le roman moderne naît avec la figure de l'antihéros. Don Quichotte n'est plus que l'ombre de ce que furent les preux chevaliers, l'hidalgo de la Manche en a certes gardé les vertus mais sa triste silhouette ne se mesure qu'à des moulins à vent... À l'ère postindustrielle, l'antihéros n'a pas le panache du perdant magnifique, c'est juste un loser parmi les losers, qui se rend au bureau. Voire plus du tout. Le narrateur du nouveau roman de Peter Stamm, Les archives des sentiments, reste chez lui, dans la maison qu'il a héritée de ses parents, qui fut celle de son enfance. À l'heure de la numérisation, le protagoniste épluche des papiers qu'il a pu sauver de la destruction : lesdites archives proviennent de son journal qui lui a permis de les récupérer sous réserve qu'il n'en divulgue pas le contenu et qu'il s'assure auprès des pompiers que la conservation de ce volume de matériau inflammable ne présente aucun risque.

« Toutes mes journées se déroulent de la même façon, que ce soit en semaine, le week-end ou pendant les vacances. J'oublierais même mon anniversaire, si un tel ou un tel ne m'envoyait pas une petite carte en me disant de donner signe de vie. Mais je ne fais signe à personne, je ne sais pas ce que j'irais dire aux gens. » La routine s'accompagne d'une bouteille de vin rouge quotidienne et des nouvelles du jour en fond sonore. La radio égrène les faits divers et les crises géopolitiques. Trump, le Brexit, pour ou contre le nucléaire... Qu'en pense-t-il ? À quoi bon partager ses opinions, voilà ce qu'il pense : « Les opinions n'ont rien à voir avec les faits, juste avec les sentiments, et mes sentiments ne regardent personne. » Sauf Franziska. L'absente omniprésente, son amour d'adolescence et, partant, son premier. Franziska lui apparaît au fil des bribes de souvenirs, d'images de scène et d'articles, d'événements que ce sentimental entomologiste n'a de cesse qu'ils soient reconstitués et ordonnancés selon la logique d'une vraie histoire. Sa déclaration gauche au sortir de l'école, leur unique baiser, son envol à elle et ses heures de gloire en tant que chanteuse célèbre... c'est leurs vies parallèles qu'il tente de tresser en un récit commun. Alors qu'il classe les articles dédiés à la carrière et à la vie privée de Franziska, l'image de sa dulcinée de toujours s'incarne en interlocutrice de ce dialogue avec le passé. Et Franziska de le corriger dans sa peinture de leur liaison inaccomplie, de combler une omission, de nuancer un propos... « Je ne t'aime pas parce que je t'aime. Tu veux dire quoi ? demandai-je. Mais tu l'as dit, dit Franziska en riant. »

Depuis Agnès (Christian Bourgois, 2000), son premier roman, l'écrivain suisse de langue allemande né en 1963 décline certes, livre après livre, le trope de l'antihéros contemporain falot mais, à travers la voix grise et la brume des jours, c'est derechef l'envers de la terne médaille qu'il cisèle, offrant à notre lecture charmée le portrait sensible de l'idéaliste contrarié.

Peter Stamm
Les archives des sentiments Traduit de l’allemand (Suisse) par Pierre Deshusses
Bourgois
Tirage: 8 000 ex.
Prix: 20 € ; 200 p.
ISBN: 9782267051094

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