L'amer de toutes les batailles. « Au moment où je commence à écrire ce livre, ou ce qui va peut-être finir par être un livre (c'est une entreprise qui au début semble toujours si hasardeuse), cela fait plus d'un an que je vis dans les environs de Troie. On ne vit pas seulement là où nos pieds foulent le sol, on vit aussi, et peut-être plus intimement, là où nous mènent nos rêveries, nos obsessions, dans les paysages que dessinent touche par touche, jour après jour, d'incessantes lectures. » Olivier Rolin n'a jamais procédé autrement. Lire, se promener aux marches du monde et à celles de l'Histoire sont pour lui un discours de la méthode et un art poétique. Près de quarante ans que cela dure depuis Bar des flots noirs (Seuil, 1987). On l'avait laissé l'an dernier à bord d'un navire de la Marine nationale (Vers les îles Éparses, Verdier, 2025), le revoici dans La guerre éternelle, sur les traces de la mère de toutes les batailles, la guerre de Troie, et du livre qui contient tous les livres, l'Iliade. Rolin n'a jamais cessé de le lire et de le relire, inclinant désormais plus, l'âge aidant, vers la mélancolie d'Hector, « qui sait obscurément sa cause perdue », que vers la colère d'Achille... Comme il ne croit jamais vraiment que ce qu'il voit, il met ses pas dans ceux des guerriers et des villes mortes - même si là aussi rien n'est tout à fait sûr, ni les lieux précis où auraient eu lieu les combats, ni même l'existence réelle d'Homère. Qu'importe après tout cette vérité introuvable. La guerre de Troie, pour le voyageur endeuillé qu'est l'écrivain, n'en finira jamais vraiment. Elle est aujourd'hui celle de Gaza ou d'Ukraine, celle d'Alep et celle, pas si lointaine, de Srebrenica. Des hommes, des dieux et des massacres au nom des uns et des autres, toujours... Rolin se souvient avec pudeur de celles et ceux qui l'accompagnèrent parfois sur le théâtre de ses opérations (un exemple : le portrait magnifique qu'il brosse de Jane Birkin, qui fut sa compagne, rencontrée à Sarajevo). Et lorsque tout paraît consumé, les années d'abord, que reste-t-il de l'amertume des champs de bataille ? La consolation paradoxale des livres. « L'expérience même de la grande liberté de la littérature. Lire, aimer lire, aimer la littérature, c'est accueillir en soi, librement, toutes les rêveries qu'elle suscite, tout le tintamarre d'échos que ses mots font lever. Tout grand texte est une machine à voyager, à divaguer dans la littérature. » Alors, voyageons, divaguons.
La guerre éternelle
Gallimard
Tirage: 12 000 ex.
Prix: 20 € ; 224 p.
ISBN: 9782073121349
