Ogres de vie | Livres Hebdo

Par Sean James Rose, le 07.06.2013 (mis à jour le 11.10.2013 à 23h52) 14 août > Roman France

Ogres de vie

Hugo Boris imagine un roman en triptyque où Danton, Victor Hugo et Winston Churchill se donnent tour à tour le relais pour illustrer une résistance hors norme face à la mort.

Il y a des têtes qui ne s’oublient pas, portraiturées ou photographiées. L’image de ces hommes véhicule au-delà de la mort et des siècles toute la vigueur qui anima leur vie. Large face camuse au menton obstiné, haut front pensif et barbe chenue, visage de bulldog au regard perçant… Danton, Hugo, Churchill, trois hommes que l’auteur de ce roman en triptyque relie entre eux du fil rouge sang d’une énergie à toute épreuve. Fil que la troisième Parque, l’Inévitable, s’est évertuée à plusieurs reprises à couper… Pour le révolutionnaire comme le poète romantique, c’est dès le commencement que la mort jette son dévolu. La sage-femme prédit à la mère d’Hugo qu’il ne survivra pas ; quant à Danton, à peine sait-il mettre un pas devant l’autre qu’il manque se faire piétiner par une vache… L’enfant aura la figure écrasée, mais le futur homme fort de la Révolution française possédera également une détermination de taureau, un peu comme si, en s’attaquant à lui, le bovidé lui avait transmis ses vertus. Le descendant du duc de Marlborough, Winston Churchill, pour sa part, est un va-t-en-guerre comme son ancêtre qui défit les armées de Louis XIV à la bataille de Blenheim. La guerre, c’est tour à tour la pulsion de mort, le perpétuel défi lancé au trépas, le combat sans fin pour terrasser l’ombre afin qu’émerge la lumière. Chez le Premier ministre britannique et héros de la résistance contre les nazis, la lutte est bien plus intérieure et c’est autant les forces de l’Axe que son « black dog », comme il la nomme, cette récurrente mélancolie qu’il souhaite vaincre. Le maniaco-dépressif qui tente d’éloigner cette chienne de déprime par le cigare et le scotch est hanté par une tout autre mort, celle qui se niche dans l’âme, cette blessure d’enfance dont aucune victoire ne saurait avoir cure, le sentiment d’avoir été abandonné par des parents enivrés par le monde…

Hugo Boris, qui aime les situations singulières - son très remarqué Je n’ai pas dansé depuis longtemps (Belfond, 2010) était la relation de voyage spatial d’un cosmonaute soviétique en apesanteur -, signe un roman à la fois classique dans sa langue et imaginatif dans son récit. L’auteur des Misérables écrit sur Danton et sur l’ancêtre de Churchill, Churchill lit Hugo et se promène à l’Odéon où se trouve la statue de Danton érigée pour le centenaire de la Révolution et dont la souscription avait été soutenue par Hugo. Si on peut trouver quelque artifice dans la manière de faire ricocher le thème de la résistance face à la mort dans les trois récits, on est en revanche touché par certaines scènes : le jeune Winston jouant aux petits soldats. Ou encore, Hugo et sa maîtresse Juliette Drouet, houspillés par la foule qui caillasse leur diligence : « Lorsqu’elle a repris ses esprits, elle trouve que Victor luit étrangement. Voilà son géant qui pleure des diamants. La lune tremble sur ses genoux. Il n’a pas eu la force de se débarrasser des éclats de verre éparpillés. »

Sean J. Rose

  • (1) <P/><P>Hugo Boris</P><P>Trois grands fauves</P><P>Belfond</P><P>Tirage : 7 000 ex.</P><P>prix : 18 euros ; 208 p.</P><P>ISBN : 978-2-7144-5444-7</P><P>Sortie : 14 août</P><P/>

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