Premier roman

Millie Duyé, "Cabane" (Le Nouvel Attila) : Dans ma maison

Duyé Millie - Photo © Bénédicte Roscot

Millie Duyé, "Cabane" (Le Nouvel Attila) : Dans ma maison

Singulier et poétique, le premier roman de Millie Duyé est une manière d'éloge de l'enfance qui ne veut pas passer. Tirage à 3000 exemplaires.

Par Sean Rose
Créé le 28.02.2022 à 13h00 ,
Mis à jour le 08.03.2022 à 17h02

De quelqu'un qui a perdu la boule, on dit qu'il ne sait pas où il habite. La narratrice de Cabane de Millie Duyé, pour sa part, va plutôt bien sa tête. Y foisonnent mille rêveries et idées de jeu qu'elle n'a cessé d'avoir depuis toute petite. En fait, c'est le monde des adultes qu'elle a du mal à habiter, comme ce corps, le sien, qui grandit malgré elle. La jeune héroïne trouve la maison de son père trop grande, elle préfère les petites cabanes, alors elle se fabrique un refuge, ou se blottit dans son bateau lit pour voguer, un chez-soi rien que pour soi qui accueille les doudous, les naufragés, les amies, les amoureux, les joies, les peurs, les chagrins...

La présentation de l'éditeur, telles des didascalies pour mieux lire cette dramaturgie de l'enfance qui ne veut pas passer, nous dit que l'auteure de ce premier roman, née en 1993, a vécu entre la France et l'Angleterre et a beaucoup déménagé ; qu'elle était mystique à 5 ans (en contact direct avec Dieu), sorcière à 9 ans, clouée au lit à 15... Millie Duyé aurait aussi voulu que son père fût Milan Kundera et vivre dans une BD avec Philémon, l'éponyme adolescent au pull rayé né du coup de crayon de Fred. Sinon elle écrit également du théâtre. Précisions superfétatoires - à lire ces pages, on a d'emblée l'intuition qu'on a affaire à un être singulier et poétique, comme l'est tout enfant avant que la norme des grands étouffe sa joyeuse idiosyncrasie. Cette narration à l'imaginaire farfelu est à la fois candide et profonde. N'était son enjeu existentiel, on la rangerait volontiers dans le rayon littérature pour la jeunesse (rien de péjoratif à cela, Le petit Prince n'est-il point un bijou ?). Cabane concerne en vérité toute personne censément mûre, mais encore taraudée par l'hiatus entre ce qu'elle ressent à l'intérieur d'elle-même et cette réalité diminuée, et souvent hostile, au-dehors, qu'on appelle la « vraie vie ».

« Cabane » traduit ici home, en anglais, qui a un sens plus moral que physique, et se sentir at home c'est être à la maison, dans sa maison, quand l'intériorité fait corps avec son intérieur. La petite fille que fut la narratrice et qu'elle est encore malgré les ans n'a guère eu de modèle de stabilité, les parents se sont séparés, le foyer fragmenté est composé d'un père souvent parti en voyage et d'une mère, cette« héroïne », aspirée par le tourbillon de ses activités et le tumulte des amours. Alors, c'est normal, notre narratrice se sent ballottée, son amoureux est devenu sa maison, que se passe-t-il quand l'« amour-rêvé » s'en va ? Il faut savoir compter, non pas sur deux, mais jusqu'à un. Lever l'ancre et jeter l'encre, écrire, écrire, écrire, la vraie maison de Millie est de papier.

Millie Duyé
Cabane
Le Nouvel Attila
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 17 € ; 152 p.
ISBN: 9782493213037

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