Rentrée d'hiver 2022

Michel Houellebecq, la fabrique d’un « beau-roman »

Michel Houellebecq, la fabrique d’un « beau-roman »

À la fois auteur, directeur artistique, chef de fabrication, l’écrivain fétichiste du livre a contrôlé le moindre détail d’édition de son nouveau roman, pour en faire un objet de désir. Sa propre « Pléiade » en quelque sorte. Coulisses d’une opération savamment menée.
 

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Par Isabel Contreras,
Créé le 13.12.2021 à 11h35,
Mis à jour le 13.12.2021 à 12h00

Cet après-midi du 15 octobre, Michel Houellebecq est en retard et son public s’impatiente. Les représentants de Flammarion venus de toute la France essaient d’échanger leur billet de train sur leur smartphone. Pas question de rater la rock star de la littérature, il va falloir rentrer plus tard. Certains cachent dans leur poche un paquet de cigarettes qu’ils rêvent de voir autographié. D’autres ont apporté leur exemplaire de Soumission ou Sérotonine. Michel Houellebecq se trouve à ce moment-là dans un taxi, accompagné de son éditrice Teresa Cremisi. Pour sa présentation dans les locaux du 13e arrondissement de la maison d’édition, il s’est muni de son sac de courses Monoprix.

Soudain métamorphosé en chef de fabrication, l’écrivain de best-sellers est venu expliquer pourquoi il a souhaité faire imprimer son nouveau roman, tiré à 300 000 exemplaires, en une édition plus soignée et luxueuse que l’habituel broché. Enfin arrivé, il s’installe sur un fauteuil de cuir rouge, s’empare d’un micro et, sous le regard d’une centaine de personnes parmi lesquelles figure Antoine Gallimard, il brandit sans attendre la pochette immaculée de The White Album des Beatles.

Ce célèbre « album blanc » a marqué un tournant dans le parcours musical du groupe de Liverpool. En génie du marketing, Michel Houellebecq révèle ici le tour de force qu’il a lui aussi réussi à réaliser : concevoir sa propre ligne graphique à la sobriété maximale. Le résultat ? Un objet « beau et désirable », résume Vincent Le Tacon, directeur commercial à la Diffusion Flammarion.
 
Un caprice ?

Le nouveau roman de 736 pages à paraître le 7 janvier, dont le contenu et le titre sont jalousement tenus secrets, est relié. La couverture est cartonnée, comme martelée. L’ouvrage présente une tranchefile et un signet en association avec la couleur de la typographie en couverture. L’écrivain fétichiste a veillé au grain. Il n’a pas transigé sur la qualité du papier, d’un grammage spécifique, qui « ne jaunit pas au fil des années », fait savoir son éditrice, Teresa Cremisi. Cette nouvelle ligne graphique de collection s’applique aussi au fonds : Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires et Plateforme sont déjà disponibles, sous ce nouveau format, depuis le 10 novembre.

Dans l’histoire contemporaine d’une maison d’édition, aucun écrivain n’avait eu droit à un tel traitement de faveur : une collection propre à la ligne personnalisée et qui s’apparente, pour ce qui est de la qualité, à une "Pléiade". Michel Houellebecq, aurait-il succombé à la folie des grandeurs ? « Quand il nous a fait part de son souhait, nous nous sommes demandé avec Teresa Cremisi s’il nous faisait un caprice, confie l’agent de l’écrivain, François SamuelsonMais sa demande est argumentée. Il se désole de l’état dans lequel les premières éditions de ses romans ont évolué au fil des années. Michel Houellebecq souhaite que ses livres résistent au passage du temps. Nous avons donc décidé de l’aider à mieux communiquer avec son lecteur. »

« Cela fait plus de vingt ans que je me dis que les livres français ne sont pas à la hauteur », abonde dans ce sens l’écrivain. Devant une assemblée réunie le 2 décembre à l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, il développe sa réflexion. « Le livre c’est quand même la base de la relation avec le lecteur, lance-t-il. Nous avons donc travaillé la matérialité de cet objet. Je ne sais pas si c’est une “classicisation” de mon œuvre mais en tout cas c’est comme cela que les livres devraient être. » Pour mener à bien ce chantier graphique, lancé en 2019, son éditrice Teresa Cremisi convainc le P-DG du groupe Madrigall, Antoine Gallimard, de suivre le souhait de Michel Houellebecq. Difficile de s’opposer au romancier et poète qui vend, en moyenne, 400 000 exemplaires par roman.

Bodoni forever

Derrière le résultat final, il y a deux personnes. L’écrivain en premier lieu, et le directeur artistique de Flammarion, François Durkheim. Ils s’entretiennent une petite dizaine de fois pour définir la nouvelle charte graphique. « Michel Houellebecq s’inspire de ses éditions à l’étranger où les couvertures cartonnées ou hard cover sont souvent utilisées, comme en Allemagne ou dans les pays anglo-saxons, confie le graphiste. Il a ce souci du soin, le sens du détail. Pour lui, La relation affective à l’égard du livre est décuplée quand l’objet physique est beau. » Tout est aussi mis en œuvre pour que le prix de chaque livre ne dépasse pas celui d’un grand format broché. « Nous ne nous faisons pas de marge », assure Teresa Cremisi.

L’écrivain étudie aussi la typographie, les empagements. S’il « ne jure que par le caractère Bodoni utilisé en couverture », c’est une « Garamond » qui a été choisie pour l’intérieur « pour le confort de lisibilité qu’elle offre », souligne François Durkheim. En couverture encore, les capitales sont proscrites. L’écrivain décide aussi de se passer du texte de quatrième de couverture. « C’est un geste fort, qui souligne que c’est à l’intérieur que tout se joue, observe, du point de vue commercial, Vincent Le Tacon. Là encore, la curiosité du lecteur, qui n’aura d’autre indication que le titre, est attisée. C’est une invitation à ouvrir le livre. »

Le nouveau et mystérieux beau-roman devait être imprimé et acheminé en France avant le 17 décembre. « C’est un pari fou », observe-t-on en interne à propos du caractère inédit d’une nouveauté en relié cartonnée. Alors même que l’édition française fait face à des difficultés d’approvisionnement de papier et carton, y aura-t-il des difficultés à réimprimer ce livre ? Flammarion, sera-t-elle en mesure de répondre à la demande un mois après la sortie ? Chez les libraires, on grince des dents. « C’est nous qui paierons le coût, persifle Yannick Burtin, directeur du Merle Moqueur à Paris. Cette nouveauté a été traitée comme un beau-livre : les représentants nous ont demandé de passer la commande la plus précise possible. Or le traitement d’un best-seller nécessite une grande flexibilité, Flammarion risque de gâcher une grosse vente. » Du côté de la maison d’édition, les équipes se veulent logiquement rassurantes : « Le rétroplanning a été préparé avec minutie », soulignent Teresa Cremisi et Vincent Le Tacon.
 
18 heures d’écoute

Depuis que Michel Houellebecq a rendu son manuscrit en mai, la machine commerciale et éditoriale s’est mise en route. Courant juin, alors que les épreuves sont retravaillées avec l’auteur, Teresa Cremisi anticipe les éventuels problèmes logistiques et passe commande auprès d’un imprimeur italien, la Tipografica Varese, situé à proximité de Milan. Dès la rentrée, la diffusion de Flammarion se prête à des calculs savants pour anticiper la sortie. « Nous constatons un réel engouement à l’occasion de la prospection, renforcé par le contexte actuel (papier, délai de réimpression, etc.), confirme Vincent Le Tacon. Les clients nous passent des commandes très importantes en ce moment, que nous nous efforçons de réguler au mieux. »

Les allers-retours se multiplient entre l’imprimerie italienne et Flammarion avant la mi-décembre. La directrice française de la fabrication se déplace en Lombardie. Son but : s’assurer de l’acheminement du premier tirage dans 28 camions transportant 20 palettes chacun. L’arrivée des livres avant Noël est clef : les premiers lecteurs du roman sous embargo sont les journalistes. Dès réception, « 600 exemplaires partiront par coursier », fait savoir l’attachée de presse de l’écrivain, Soizic Molkhou. Le départ des services de presse marque aussi le coup d’envoi de l’adaptation du roman en livre audio. L’équipe d’« Écoutez lire », chez Gallimard, donne à lire le livre à un comédien de la Comédie française et au réalisateur artistique chargés du projet. Moins de 48 heures plus tard, ils entament l’enregistrement. « Écoutez lire » a estimé à 18 heures la durée d’écoute du nouveau roman. Puis, si tout se passe comme prévu, les lecteurs pourront récupérer la nouveauté auprès de leur libraire le 7 janvier, lors d’un office spécial dédié à cette sortie à l’organisation extraordinaire. D’ici là, tout le monde est prié de garder le silence… et de retenir son souffle.
 
 

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