Passée par les éditions Jean-Claude Lattès (Le Masque) et Albin Michel — où elle a notamment dirigé la collection jeunesse et imaginaire « Wiz » — avant de prendre la tête du domaine étranger chez Buchet-Chastel il y a cinq ans, Maÿlis de Lajugie développe un catalogue privilégiant les textes fortement narratifs. Passionnée par les « littératures de l’ailleurs », elle explique dans cette vidéo rechercher des récits « ancrés dans des territoires spécifiques », traversés par les thèmes de « l'exil » et de la « double, voire de la triple culture ». Elle confie d'ailleurs nourrir une fascination pour « les îles, les forêts, les lieux reculés et inhospitaliers ».
Malgré ce tropisme, lié aussi à sa passion pour les langues, elle a récemment créé, chez Buchet-Chastel, une collection de littérature française, « La Résonnante ». Il s’agit de récits, d’essais ou de romans qui ont tous pour point commun d’avoir été déclenchés par une musique.
Dans cette vidéo, l’éditrice évoque le roman qui a éveillé sa vocation : Luz ou le temps sauvage de l’écrivaine argentine Elsa Osorio, publié aux éditions Métailié et traduit de l'espagnol par François Gaudry. Ce thriller plonge dans les heures sombres de la dictature militaire argentine à travers le drame des enfants volés aux prisonnières politiques. Lue très peu de temps avant un départ pour l'Argentine, cette œuvre a agi sur elle comme un révélateur, lui permettant d’accéder à la puissance d'une ligne éditoriale creusée sur le temps long.
Se battre pour les primo-romanciers internationaux
L'éditrice aborde ensuite les questions concrètes qui font le quotidien de l’édition étrangère : l’économie complexe de la traduction. Pourquoi devient-il si périlleux de publier des voix venues d'ailleurs ? D’après Maÿlis de Lajugie, le surcoût lié à la traduction se révèle de plus en plus lourd et le prix de vente d'un roman traduit en grand format atteint aujourd'hui les 23 à 25 euros. Une somme sur laquelle les lecteurs et lectrices ne sont pas toujours prêts à miser, d'autant plus que les écrivains étrangers font plus rarement le déplacement en France. Organiser leur venue représente une logistique de plus en plus inaccessible pour les maisons d’édition, avec le risque de se heurter à des rencontres en librairie désertes si l'auteur ou l’autrice n'a pas bénéficié, en amont, du puissant relais des grandes émissions littéraires ou radiophoniques - qui, elles aussi, se raréfient.
Conséquence directe de cette équation fragile, le public reporte ses découvertes sur le format poche, un circuit de report qui concentre aujourd'hui 26,2 % des exemplaires vendus en France, d’après les données récentes du Syndicat national de l'édition (SNE). Malgré ce risque de plus en plus élevé pour la maison d'édition, la directrice affirme qu’il lui semble primordial de continuer à publier des primo-romanciers internationaux pour défricher de nouveaux horizons.
Choisir des textes singuliers et audacieux
Après cinq années à la tête du domaine étranger des éditions Buchet-Chastel, Maÿlis de Lajugie observe les évolutions qui redessinent le paysage de la traduction éditoriale. Si les livres anglophones dominent toujours le marché - représentant 58 % des titres traduits en France en 2024 d'après le SNE -, la directrice observe une progressive diversification sur le terrain. Elle souligne un intérêt croissant pour la littérature blanche des pays nordiques, ainsi que pour les nouvelles voix venues d'Europe de l'Est et d'Amérique du Sud.
Pour illustrer cette dynamique, elle évoque sa collaboration avec l'écrivaine brésilienne Patricia Melo. Alors que cette dernière menait depuis plusieurs années une carrière bien installée dans le roman noir, l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir au Brésil a agi comme une rupture. En réaction, Patricia Melo a radicalement réinventé et politisé son écriture, et fait naître le manuscrit de Celles qu'on tue (publié en France à la rentrée 2023). En découvrant ce texte né de l'urgence, Maÿlis de Lajugie confie avoir vu ses propres certitudes balayées par « son audace formelle, politique, sociale et littéraire. »
Des Mille et une nuits aux péninsules britanniques
À la rentrée d'août et de septembre 2026, c'est une autre autrice phare des éditions Buchet-Chastel qui revient en France en y étant très attendue : il s'agit de la romancière britannique Jeanette Winterson, qui publie Aladdin et moi. Figure culte des lettres anglaises depuis la parution en 1985 de son roman largement autobiographique Les oranges ne sont pas les seuls fruits, cette écrivaine prolifique (autrice de treize romans pour adultes) propose ici une œuvre hybride.
À partir de sa découverte des Mille et une nuits, elle raconte, de manière intime, comment la fiction lui a offert une échappatoire face à l'éducation religieuse stricte de sa famille adoptive, qui ne lisait que la Bible. Fidèle à sa volonté de défricher de nouvelles voix, Maÿlis de Lajugie publiera en parallèle Le Phare de l'impossible, le premier roman du poète écossais multiprimé Michael Pedersen. Un texte singulier dont l'intrigue se déploie sur la péninsule de Muckle Flugga, le point habité le plus septentrional et isolé du Royaume-Uni. Une programmation qui illustre le cap fixé par l'éditrice dans cette vidéo : face à la frilosité du marché, garder l’exigence du temps long et continuer de prendre des risques littéraires pour que l'édition reste un territoire de découvertes bien vivant.
