Alors que se tient, du 30 avril au 10 mai, le Salon international de l'édition et du livre de Rabat (Siel, avec la France comme invitée d'honneur), les professionnels marocains déplorent à l’unisson les problèmes de structuration de leur chaîne du livre. Des éditeurs assurent eux-mêmes leur diffusion ou possèdent leur imprimerie, leur système de distribution, leurs points de vente. Il arrive que les distributeurs soient également imprimeurs, éditeurs ou libraires. Même ceux qui ne s’affichent pas libraires vendent aux particuliers sur des salons, en plus de vendre aux institutions – quitte à faire concurrence à leurs clients !
Un écosystème chaotique
Dans cet écosystème chaotique, la part des livres publiés en français a été divisée par deux en 25 ans, les coéditions France-Maroc sont rares et les cessions de droits peu nombreuses. La présence des livres en français est donc en grande majorité assurée par l’importation. Plus de 80 % des livres français importés le sont par trois distributeurs historiques - Sochepress, la Librairie Nationale et la Librairie des Écoles - attachés au marché français par des contrats d’exclusivité sur des catalogues d’éditeurs du scolaire (mais pas uniquement), et en position de force pour imposer des conditions commerciales parfois peu favorables aux libraires. Si le principe d’exclusivité avec des remises consenties devrait bénéficier au lecteur, il semble que ce ne soit pas toujours le cas.
Certains éditeurs français font le choix d’opérer dans un marché ouvert comme le groupe Madrigall, qui applique des prix adaptés pour des auteurs comme Leïla Slimani, Tahar Ben Jelloun ou des nouvelles voix comme Soundouss Chraïbi. Son directeur export, Kamel Yahia, explique : « Le travail d’accessibilité est un effort collectif : éditeur, distributeur et libraire contribuent ensemble à rendre le livre disponible et accessible ».
Que le livre français soit vendu plus cher au Maroc qu’en France, alors que le revenu moyen est loin d’être le même, relève sans doute tout autant d’une responsabilité collective. Les libraires marocains souhaiteraient que les éditeurs français s’impliquent davantage dans la régulation du circuit et leur accordent de meilleures conditions pour que le livre français importé soit moins cher.
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Percée de l'anglais... et du piratage
D’autant que si la langue française occupe encore une place prépondérante au Maroc, des signes de déclin apparaissent dans un paysage devenu plus concurrentiel. Une partie de la jeunesse la considère comme une langue de caste, associée au passé colonial. En parallèle, l’anglais fait une percée notable dans les écoles, dans les discours officiels comme dans la programmation du SIEL qui propose cette année, pour la première fois, huit activités en anglais. Caroline Dalimier, cofondatrice de LivreMoi, librairie en ligne assortie de deux librairies physiques à Casablanca et à Rabat, le confirme : « Aujourd’hui, l’anglais représente 30 % de notre activité. Dans trois ans, ce sera 50 % des ventes de LivreMoi ». Parce que les contenus en anglais séduisent les jeunes marocains mais aussi parce qu’un livre anglais se vend moins cher qu’un livre français. Et pour cause : « Quand les Français me font des remises de 35 %, mon intermédiaire anglais consent à des remises de 42 % à 50 % », ajoute Caroline Dalimier.
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Cette question du juste prix du livre est complexe mais essentielle, y compris pour penser la Francophonie au Maroc. Elle est aussi posée par la principale menace pour les acteurs de la commercialisation du livre : le piratage. Souvent importés d’Égypte, les livres piratés sont disponibles à prix cassés jusque sur l’emblématique avenue Mohammed V où des kiosques dédiés ont remplacé les étals sur le trottoir. Des livres piratés, mais accessibles. Quand un exemplaire grossièrement imprimé de Houris de Kamel Daoud s’y trouve à 35 dirhams, il faut en débourser 288 - huit fois plus - pour le commander à quelques mètres de distance, dans la librairie historique Kalila Wa Dimna.
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Manque de coordination professionnelle
En colère, les acteurs du livre peinent à s’entendre pour défendre leurs intérêts communs et les porter à un niveau politique. Il y a bien l’Union professionnelle des éditeurs du Maroc à ne pas confondre avec l’Union des éditeurs marocains, la Fédération des ICC, l’Union des Écrivains du Maroc… « On est trop fragiles en tant que professionnels pour se coordonner », explique Kenza Sefrioui, fondatrice d’En toutes lettres, l’une des 13 maisons indépendantes constituées en Collectif de la nouvelle édition marocaine (CNEM) autour d’une vision solidaire et équitable.
Mais, dans ce tableau dysfonctionnel, les initiatives réjouissantes fleurissent, des livres ambitieux voient le jour avec ou sans subventions publiques, des avancées importantes se dessinent. Depuis 2018, l’Association des libraires indépendants du Maroc (Alim) s’est mise en ordre de marche derrière son président adjoint, Hassan El Kamoun. Militant et fondateur de la Librairie de Paris à El Jadida, il affirme : « Maintenant, nous avons une écoute politique ».
Librairie : création du label Manara
Des projets ont été récemment validés par le ministère de la Culture à la faveur de « Rabat, Capitale mondiale du Livre 2026 » : la création d’une base de données du livre marocain et la labellisation d’une douzaine de librairies indépendantes. Depuis 2021, soutenu par l'Institut français du Maroc et l'Association des libraires francophones (Ailf), Hassan El Kamoun a ainsi parcouru 6 000 km, traversé 19 villes, visité les 87 librairies culturelles du territoire pour développer une grille d’évaluation.
Le label qui en résulte, baptisé « Manara » (le « phare » en arabe) est un pas significatif pour améliorer la structuration des librairies, les accompagner et flécher de futures subventions publiques.. Et côté Alim, le prochain combat portera sur la création d’un observatoire de protection du livre pour réguler la filière.
Autant de vents d'espoir qui soufflent sur le secteur du livre marocain, et qui rappellent l'adage local : « Le poison de mon pays vaut mieux que le miel des autres » !
Le marché du livre marocain en quelques chiffres
- Population : 36,8 millions d’habitants
- Taux d’urbanisation : 62,8 %
- Taux de francophonie : 36,2 %
- Production en 2025 : selon le dépôt légal de la BN du Royaume du Maroc, 7143 volumes incluant revues, scolaire et autoédition, avec en tête les segments de la littérature (30%) et des SHS (28%)
- Langues de publication : majoritairement en arabe (78,63%), suivi du français (16,14%)
- Numérique : 8% de la production
- Paysage éditorial : 266 éditeurs institutionnels, 125 éditeurs professionnels (une trentaine réellement actifs)
- Prix moyen du livre : 82,70 dirhams (environ 7,6 euros)
- Traductions : 5,65 % de la production. La première langue cible est l'arabe (75% des traductions). Les premières langues sources sont le français (57,9%), l'anglais (21,7%) et l'espagnol (7,9%)
- Cessions de droits : 54 cessions en français et 16 cessions en arabe en 2024, selon le dernier rapport statistique du SNE
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