« Dans le monde du livre, les possibilités (offertes par l'IA, ndlr) sont nombreuses : aide à la recherche documentaire, médiation, recommandation, traduction, production ou transformation du contenu, communication, analyse de catalogue, accompagnement des publics… Mais expérimenter ne signifie pas nécessairement adopter », a déclaré Patrick Teissère, vice-président du département de la Seine-Maritime en charge de la culture, le jeudi 15 octobre, dans un discours qu'il a révélé « intégralement pensé par l'IA ».
De quoi faire réagir les quelque 80 professionnels réunis à la médiathèque départementale Colette Privat, à Notre-Dame-de-Bondeville, dans le cadre d'une journée organisée par Normandie Livre & Lecture sur l'IA dans la chaîne du livre.
Pour l'agence régionale, il s'agit notamment de répondre aux angoisses de l'interprofession. « Pour les maisons d’édition, la question de savoir si les textes sont réellement produits par les auteurs et autrices a été éclairée de façon nouvelle par le scandale autour du livre de Thélyson Orélien. Les librairies, elles, nous racontent que les clients arrivent en réclamant des livres qui n’existent pas, qui leur sont proposés par l’IA. En bibliothèque, on se demande si les bibliothécaires vont disparaître, remplacés par des IA », a résumé Sophie Noël, directrice de Normandie Livre & Lecture.
« En bibliothèque, les collectivités n’auront jamais les moyens de nous remplacer par des IA », a répondu plus tard Alice Bernard, médiatrice numérique en milieu culturel et ancienne présidente de l'Association des bibliothécaires de France. Parmi toutes les pistes de réflexion de cette journée, Livres Hebdo en a retenu trois, sujettes à débat.
-
La génération automatique de textes n'a pas attendu les chatbots
« Cette volonté d’externaliser la création est plus ancienne que le mot d'intelligence artificielle, qui date de 1956. Bien avant ça, on avait rêvé de créer des machines pouvant nous aider à produire des œuvres, y compris littéraires », a assuré Alexandre Gefen, directeur scientifique au CNRS, qui intervenait en visioconférence. Et de citer Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726), dans lequel un inventeur présente à Gulliver une machine capable d'écrire tous les livres.
Parmi les ancêtres des grands modèles de langage (LLM) et des textes générés par IA, Alexandre Gefen cite Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, paru en 1961, qui fabriquait de la poésie combinatoire avec des bandelettes (une pour chaque vers) combinables. En 1964, Jean Baudot publie au Canada La Machine à écrire, mise en marche et programmée par Jean A. Baudot : le premier recueil de vers libres rédigés par un ordinateur électronique. Les textes générés par IA s'inscriraient donc, selon Alexandre Gefen, dans un imaginaire et des pratiques littéraires anciennes.
-
Usage utile ou futile, il faut trancher… Sans perdre le contrôle
Face aux enjeux, environnementaux notamment, soulevés par le recours à l'IA générative, Alice Bernard, médiatrice numérique en milieu culturel, invite les professionnels du livre à se poser la question de l'utilité de l'usage.
« Ne vous interdisez pas une petite requête IA qui va vous faciliter la vie, d'autant que ce sera toujours beaucoup moins consommateur que de générer une vidéo rigolote de chat », explique-t-elle, soulignant par ailleurs que ce sont les utilisateurs payants, ayant accès à davantage de fonctionnalités, qui consomment le plus d'énergie, loin devant les utilisateurs des versions gratuites. « Mais il faut aussi éviter les usages futiles et ne pas tout déléguer : l'offre crée la demande, notamment car les big tech poussent à l'usage, ce qui génère des impacts d’échelle », a-t-elle précisé.
Dans le cas particulier de l'édition, « les professionnels utilisent l'IA pour des questions de productivité : les services de presse, la communication, la relecture, la correction, et ils se demandent s'ils peuvent utiliser l'IA pour le tri des manuscrits, ce qui serait un geste fort », a estimé Alexandre Gefen, directeur scientifique au CNRS. « Ils sont en train de construire des règles, des éthiques, des manières d’avoir un usage qui ne soit pas déshumanisant et qui ne leur fasse pas perdre de compétence, car avec la paresse que génère l’IA, il y a un risque de désapprendre certaines choses », a-t-il poursuivi.
-
Il manque beaucoup à l'IA pour être un grand écrivain
« Il manque à l’IA beaucoup de choses pour être un grand écrivain : une vraie mémoire et une vie individuelle, une autonomie décisionnelle, des objectifs propres, une liberté par rapport à la censure humaine, un peu de hasard », a souligné l'universitaire Alexandre Gefen, qui a produit sa propre analyse sur l'affaire Thélyson Orélien. Selon lui, « l'auteur qui serait sans aide, sans mémoire d’autres textes, est une fiction » et il faudrait sans doute rattacher cette figure « de manière beaucoup plus concrète, à des sources, à des éditeurs, à un travail itératif dans des discussions, des influences ».
Cette analyse, qui dédramatise l'usage de l'IA, est battue en brèche par plusieurs autrices et auteurs, dont Blandine Rinkel et Youness Bousenna, qui signaient une tribune fin septembre dans Télérama. « En présentant une écriture sous IA comme la poursuite d’un héritage littéraire, ils maquillent la nature profonde de la rupture qu’ils promeuvent : transformer l’auteur d’une œuvre en client d’une boîte noire dont l’hypercomplexité lui échappe, donc l’écrase », écrivaient-ils alors.
