« Vous qui entrez, laissez toute espérance » est l'avertissement que Dante, guidé par Virgile, lit au seuil de l'Enfer. Orienté par Google Maps, un Dante 2.0 aurait de quoi abandonner tout espoir. Dans le champ de la production littéraire, l'enfer, c'est ChatGPT, Claude, et autres intelligences artificielles génératives.
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L'enfer en littérature, c'est la fin de l'imagination et la mort de l'auteur, pas au sens symbolique, barthésien, de l'effacement de l'intention de l'écrivain dans le texte au profit de l'interprétation dudit texte par le lecteur… Non, au pays de l'IA, ce qui menace, telle une damnation éternelle, est la véritable annihilation de l'autrice ou de l'auteur en tant qu'agent humain ayant fait le choix d'une intrigue et d'un style ! Comme dans la crise climatique, l'enjeu est tel, vu l'ampleur de la catastrophe annoncée, que nombreux (la plupart ?) sont ceux qui semblent résignés à avancer comme des zombies vers l'horizon apocalyptique ou carrément dans le déni en mode « autruche ».
« Je récuse ! »
Face au danger, certains écrivains toutefois réagissent, considérant qu'il y a une « zone littéraire à défendre ». Un des hérauts de cette « ZLAD » est Abel Quentin, qui a publié en mai dernier Sanctuaires. Dans cet essai paru aux éditions de l'Observatoire, il relate un dîner en ville. Un éditeur confiait qu'après avoir demandé à un auteur d'injecter plus de sentiments dans son texte, ce dernier demande à l'IA qui propose plusieurs voies, et ne sachant laquelle choisir se tourne vers l'éditeur pour qu'il soit le juge de paix.
La confession ne choque personne, le ton posé de l'éditeur semble dire : contre les éléments, peut-on lutter ? Abel Quentin, lui, dit : « Je récuse ! » Sanctuaires clame avec force le refus de cette prise de contrôle de la fiction par l'algorithme, doublée d'un pillage systématique et à échelle planétaire des œuvres de l'esprit. La rébellion contre l'extinction de l'intelligence humaine ne fait que commencer…
Emma Saudin, directrice littéraire aux éditions de l'Observatoire- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Dans l'humain, tout est bien ?
Du « 100 % humain » voilà ce que promet le nouveau label, sorte d'appellation d'origine contrôlée créée par les éditions de l'Observatoire. En tenant un de leurs ouvrages ainsi labellisés, lecteur, lectrice, vous êtes prévenu : « Vous entrez ici dans un "livre sanctuaire", fruit d'une intelligence humaine ».
Emma Saudin, directrice littéraire de la fiction à l'Observatoire, ayant travaillé sur le texte d'Abel Quentin, est persuadée avec l'auteur de Sanctuaires qu'il faut réagir de manière positive et marquante contre les assauts de l'IA dans le domaine de la littérature. Cela est bel et bon, mais qui dans ses recherches n'a jamais utilisé l'IA ? Sachant que le moteur de recherche génère désormais directement ses réponses avec IA…
Emma Saudin n'est pas naïve, la formulation de la clause qui figurera dans le contrat ne stipule pas la prohibition de l'IA en général mais à ces trois moments clés de l'élaboration du roman : la rumination, la composition et l'écriture.
Traduire : « Pas de production d'idées par l'IA, pas de plan non plus généré par elle, ni de recours à la machine pour améliorer son style. Ce serait sinon une défaite de la pensée. J'entretiens en tant qu'éditrice une relation forte avec les auteurs et les autrices à travers des échanges nourris, mais ce label, c'est également un pacte entre l'écrivain et le lecteur. » Et de préciser : « Un pacte moral avant tout, puisque lorsque je m'enthousiasmerai pour un texte, je demanderai à l'auteur d'appliquer cette clause garante de l'origine purement humaine de l'œuvre avant même la signature du contrat. »
« Lire une phrase qui n'a été écrite par personne n'a aucun sens »
C'est Gaspard Kœnig, auteur maison, qui inaugure ce nouveau « Sanctuaire » à l'Observatoire, avec Consonno. Un livre à mi-chemin entre la relation de voyage et l'essai, avec des photos instillant un peu de cette mélancolie liée au vain effort de retenir par l'image une réalité vouée à disparaître.
On se souvient que l'auteur de Notre vagabonde liberté. À cheval sur les traces de Montaigne (L'Observatoire, 2021) nous avait fait cheminer à travers paysages et pensées jusqu'à Rome. Il s'agissait de ralentir le pas et de s'inscrire contre le vertige de l'algorithme. Nous retournons ici en Italie, près de Milan à Consonno, utopie urbanistique des années 1970 et laissée à l'abandon. C'est une déambulation parmi les ruines, un récit d'urbex - cette exploration illicite de sites industriels en friche que recouvre la nature.
Dans la même filiation « zladiste », l'écrivain qui signe concomitamment une BD avec Étienne Appert, La désobéissance du radis (Pictavita), sur l'écologie radicale et le libéralisme philosophique, se revendique complètement de cette littérature « sanctuarisée » : « Je ne supporterais pas de lire une phrase écrite par l'IA, s'insurge Kœnig, même bien tournée, intéressante pour la narration, je m'en fous ! Ce n'est pas le sujet, le sujet c'est que je veux lire un être humain, une intention. Car lire une phrase qui n'a été écrite par personne n'a aucun sens. »
Le premier titre labellisé « Sanctuaire » a du sens et de la beauté. Contre l'Intelligence artificielle générative, la plume de l'écrivain puise encore son inspiration du réel et au plus profond de soi-même et résiste, telle l'herbe qui repousse entre les interstices de l'édifice technologique.

