Rencontre

Les amis prodigieux d'Elena Ferrante

Sandra Ozzola
et Sandro Ferri
- Photo OLIVIER DION

Les amis prodigieux d'Elena Ferrante

Heureux éditeurs de l'auteure de best-sellers italienne, Sandro Ferri et Sandra Ozzola ont créé, il y a 40 ans à Rome, les Edizioni e/o. Ils ont aussi réalisé une belle percée sur le marché américain avec Europa Editions. _ par Michel Puche

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Par Michel Puche,
Créé le 10.01.2020 à 00h00,
Mis à jour le 09.01.2020 à 21h00

Derrière le formidable succès d'Elena Ferrante, dont l'œuvre est traduite dans le monde entier, de Taiwan à la Russie en passant par la Chine et la Norvège, il ne faudrait pas oublier ses éditeurs. Sandro Ferri et Sandra Ozzola sont à la fois mari et femme à la ville et co-patrons d'Edizioni e/o. Livres Hebdo a profité de leur présence à Paris, en décembre pour la cérémonie des Trophées de l'édition dont Sandro Ferri était membre du jury, pour les rencontrer à proximité du Théâtre de l'Odéon.

« 2019 est pour nous une année record, avec environ 17 millions d'euros de chiffre d'affaires », confie Sandro. Un résultat qui repose, confirme-t-il, « pour moitié sur les ventes d'Elena Ferrante », soit près de 15 millions d'exemplaires dans le monde, dont plus de 4 millions en France chez Gallimard. Edizioni e/o se retrouve ainsi à la 23e place des éditeurs italiens. La cigogne, dont ils ont fait leur logo, a fait bien du chemin depuis 40 ans.

Cette belle aventure commence à Rome, en 1979. Sandro Ferri, qui a une mère américaine et un père venu d'Ombrie, a fait des études d'économie, mais il ne gagne pas vraiment sa vie, durant ces années là, dans sa librairie alternative La vieille taupe. Sandra Ozzola, d'origine piémontaise, étudie les langues slaves. C'est Sandro qui lui propose de créer leur maison d'édition, baptisée « e/o », pour Est/Ouest, mais aussi pour le « et/ou » en italien, afin de marquer autant les ressemblances que les différences. Sandro évoque volontiers les modèles éditoriaux de cette époque, dont ils se distinguent déjà : Einaudi, grand éditeur de gauche ; Adelphi, « son contraire, sans projet didactique » ; Feltrinelli, le plus militant, anticonformiste, leur ami aussi.

« On ne traduisait pas grand-chose à cette époque en Italie, et surtout des textes politiques », se souvient Sandra. Aussi, dans un esprit de découverte, la maison se tourne d'abord vers des traductions de littératures de l'Est. Les éditions e/o cheminent un temps avec Milan Kundera, qui dirige pour elles une collection pragoise. La maison publie aussi Cassandre, le premier livre de Christa Wolf, la romancière et essayiste allemande. Mais à la chute du mur de Berlin, « c'était devenu moins intéressant », explique Sandro. Les éditeurs regardent alors vers la Méditerranée et le polar. Ils publient notamment le Marseillais Jean-Claude Izzo, « que j'adorais », dit Sandra. 

De Michel Bussi à Mathias Enard

La littérature française constitue une autre part, remarquable, du catalogue d'Edizioni e/o, qui ont démarré avec L'empire éclaté, dans lequel Hélène Carrère d'Encausse annonçait la fin de l'URSS. « Nous avons publié environ 70 auteurs francophones, dont une cinquantaine de Français. Je crois que, Italiens à part, c'est la nationalité la plus représentée dans notre catalogue », poursuit Sandro. Parmi eux, pour montrer l'éclectisme de la maison, il cite aussi bien Michel Bussi que Boussole, de Mathias Enard, ou Valérie Perrin (Changer l'eau des fleurs, qui se dit en italien Cambiare l'acqua ai fiori). A Paris, ils ont bien sûr des relations privilégiées avec Gallimard, qui publie toute l'œuvre d'Elena Ferrante, mais aussi avec Albin Michel et Actes Sud, un éditeur à qui on peut les comparer pour la mise en avant des traductions. Cette littérature française, Sandro la connaît bien - il lit le français, l'anglais et l'espagnol. « Ces dernières années, elle a fait un bond et elle est sortie du nombrilisme », apprécie-t-il.

E/O s'est également développée à l'international en créant, en 2005, Europa Editions, dont le bureau à New York, qui emploie cinq personnes, est aujourd'hui dirigé par l'Australien Michael Reynolds. L'objectif, qui était de pénétrer un marché américain peu enclin à traduire les littératures européennes, semble atteint. Cette maison a vendu là-bas deux millions d'exemplaires du best-seller de Muriel Barbery, The Elegance of the Hedgehog (2008). Amélie Nothomb et Eric-Emmanuel Schmitt se vendent aussi outre-Atlantique sous la couverture d'Europa Editions, tout comme d'autres livres italiens qui ne sont pas publiés chez e/o, y compris certains titres d'Einaudi. Les Américains raffolent maintenant de Ferrante, « dont aucun éditeur ne voulait à ses débuts », observe Sandra. En 2011, les deux éditeurs lancent une troisième maison, Europa Editions UK, avec trois personnes basées à Londres. « Le Royaume-Uni est aujourd'hui le pays le plus difficile, à cause du Brexit », précise Sandro.

A elle, la relecture, à lui, la gestion

Entre Sandra et Sandro, qui lisent tous les deux les textes reçus et décident ensemble, le partage des tâches à la maison (d'édition) est clair. A elle, la relecture, à lui, la gestion. « C'est Sandra, l'éditrice de Ferrante. Elle lui parle tous les jours au téléphone ! », confirme Sandro. « Et ce n'est pas le genre d'auteur à qui on ne peut pas faire changer une virgule », précise-t-elle.

Si la maison a connu des hauts et des bas et a été approchée parfois pour être rachetée, son indépendance est désormais garantie par un indéniable succès et la volonté des deux fondateurs de conserver une dimension familiale à leur entreprise. Au demeurant, ils n'ont jamais pensé pouvoir maintenir cette indépendance à l'intérieur d'un groupe. Et si l'histoire de cette maison d'édition indépendante apparaît aujourd'hui comme indissociable du succès d'Elena Ferrante, dont elle a publié le premier livre en 1992, « qui aurait pu imaginer cela ? », s'étonne encore Sandra. En 1991, Ferrante lui écrivait, avant la publication de son premier roman (L'amour harcelant), pour lui dire sa volonté de ne pas apparaître en public et de ne pas faire de promotion, en s'excusant ainsi : « Je comprends que cela risque d'engendrer des difficultés pour la maison d'édition » (1).

Protéger Ferrante

Au début, raconte Sandra, « On aurait aimé avoir des prix, ou bien qu'elle aille à la télévision. Mais j'ai cru en elle, et je me disais, au fil du temps, elle doit vendre plus car c'est un grand auteur. » Tous deux ont donc respecté la volonté de Ferrante, et toujours défendu « leur amie prodigieuse ». Il ne faut donc pas compter sur eux pour trahir cette auteure (2).

A près de 70 ans tous les deux, se posent-ils la question de la succession de leur entreprise ? « Bien sûr », confie Sandro. Et d'évoquer « notre fille Eva », 31 ans, qui dirige depuis un an le bureau de Londres. « Notre fille, c'est notre directrice maintenant, elle est en train de prendre le pouvoir ! », s'amuse Sandra. De fait, la maison a toujours eu une structure familiale. Elle emploie aussi la sœur de Sandro et l'ex-mari de celle-ci.

E/O se tourne aujourd'hui vers d'autres projets, d'autres territoires à découvrir. Eva Ferri regarde vers l'Asie. Le monde arabe reste à défricher. E/O vient d'obtenir, aux Emirats arabes unis, le prix de la traduction le mieux doté au monde, le Turjuman Award, soit la coquette somme de 320 000 euros, pour un roman historique de plus de 500 pages signé Mohamed Hasan Alwan (Una piccola morte).

Avant de se quitter, c'est encore et toujours Ferrante qui revient dans la conversation. Après cinq ans de silence, son dernier livre est sorti début novembre en Italie, avec un tirage à 300 000 exemplaires que les fêtes de fin d'année ne devaient pas tarder à épuiser. La traduction en anglais est annoncée, dès le 9 juin, chez Europa Editions (The Lying Life of Adults). Le texte est attendu également, sans date, chez  Gallimard. Sandro et Sandra le reconnaissent bien volontiers : avec Ferrante, que la concurrence a peu de chances de leur ravir, ils ont vraiment trouvé L'amica geniale.

(1) Frantumaglia. L'écriture et ma vie, Elena Ferrante (Gallimard, 2019).

(2) Au terme d'une enquête publiée en 2016, le journaliste Claudio Gatti a attribué l'œuvre de Ferrante à la traductrice Anita Raja, une proche des éditions e/o, suscitant une controverse internationale.

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