Là où l'ésotérisme trébuche, les religions tiennent bon. Plutôt stable en 2024, le marché du livre religieux affiche, entre février 2025 et janvier 2026, une légère baisse sur le nombre d'exemplaires vendus (-1,9 %), et sur le chiffre d'affaires général des maisons consacrées aux religions (-0,6 %).
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« Les grandes maisons sont stables, tout le monde recrute, se développe, se diversifie, mais pour les petites structures, c'est plus compliqué », résume Jonathan Boulet, président du groupe religion du SNE, mais aussi directeur des éditions Bibli'O et de ThéoDiff (Alliance biblique française). Parmi les leaders du segment, Mame affiche ainsi une croissance de 12 % en chiffre d'affaires par rapport à 2024, quand les éditions du Cerf évoquent une hausse de 8,5 % mais aussi le rachat des Éditions Bellefontaine et l'intégration des Éditions Jésuites, devenues Éditions Loyola.
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Le dynamisme des maisons spécialisées, comme des départements « Spiritualités » des généralistes, a bénéficié d'une actualité chargée, notamment avec l'ouverture d'un nouveau pontificat. Chez Albin Michel, les ventes de l'autobiographie du pape François, Espère, se sont envolées suite à son décès en avril 2025. Très vite, les éditeurs se sont ensuite mis en ordre de bataille pour sortir des textes relatifs au nouveau pape, Léon XIV. « Nous avons aussi été portés par le marché des bibles et les fondamentaux de la foi chrétienne, ce qui correspond à ce moment sociologique d'aller ou de retourner vers l'Église, avec des gens qui ont besoin de nourriture théologique, spirituelle, exégétique », complète Jean-François Colosimo, directeur des éditions du Cerf.
Jean-François Colosimo dirige les éditions du Cerf- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« L'enjeu principal est de continuer à répondre aux attentes des catéchumènes qui frappent à la porte des églises », abonde Sophie Cluzel, directrice éditoriale de Mame. Pour ce public de « recommençants » et de catéchumènes, la maison lance la collection « Découvrir la foi chrétienne ». Le second titre de cette nouvelle ligne, Comment lire la Bible (10 avril), est signé par Porta Fidei, un collectif de jeunes influenceurs catholiques qui livre des clés pour se repérer dans la Bible en appliquant des principes comme le rejet du littéralisme.
Nouvelles influences
« Le marché se déporte vers des auteurs-influenceurs qui répondent au besoin de formation d'un certain nombre de jeunes convertis », confirme Pierre Chausse, P-DG des éditions Salvator et directeur de Première partie, où vient de paraître Un seul Dieu. 100 raisons de croire (26 mars) de Victor Dubois de Montreynaud, fondateur de la chaîne YouTube « Le catho de service ».
Après un début d'année critique en 2025 suite au piratage de l'ERP Octave en 2024, le groupe Première partie a développé sa propre solution de diffusion-distribution. « On en voit déjà l'impact positif avec les derniers mois de 2025, parmi les meilleurs résultats depuis cinq ans », assure Pierre Chausse qui annonce aussi la reprise par les éditions Salvator, à l'été 2025, des éditions du Signe, spécialisées sur la BD religieuse.
Fida Mansour, éditrice chez Albouraq- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Chez le généraliste J'ai Lu, une prise de parole moderne a aussi été portée avec Mon chemin de foi de Soundous Moustarhim (paru le 15 octobre 2025), une slammeuse, boxeuse et influenceuse belge qui raconte son rapport à l'islam. « Aujourd'hui en France, toute la société a un point de vue sur l'islam et sur ce que devrait être une femme musulmane. Cette prise de parole moderne, de l'intérieur, est donc particulièrement importante », estime l'éditeur Jérôme Oliveira.
Cependant, les ventes ne sont pas toujours à la hauteur du succès d'estime que peuvent rencontrer ces regards contemporains sur la religion et sur le monde. C'est ce que constate Labor et Fides avec sa collection « Qu'est-ce que ça change », lancée en 2024. « Elle nous permet de gagner en visibilité, en adhésion et en élargissement de notre lectorat, mais pas nécessairement sur le plan économique », observe Marion Muller-Colard, directrice de cette maison protestante. Le 1er avril, la collection a accueilli L'enfance. Qu'est-ce que ça change ?, de Clémentine Beauvais, un texte convoquant l'expérience de l'enfance pour penser les questions de marginalité et d'inclusivité.
Emmanuelle Alhadef, gérante des éditions Yodéa/Koren- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Retour aux sources
À côté de ces voix nouvelles, les auteurs classiques sont peut-être ceux qui intéressent encore le plus les lecteurs, de même que les textes traditionnels. Les éditions Koren poursuivent par exemple la traduction de l'œuvre du rabbin Jonathan Sacks avec La Haggada du rav Jonathan Sacks (20 mars), un texte de la Pâque juive. À noter que, de leur côté, les éditions du Cerf relancent leur collection sur le judaïsme avec 8 titres à paraître mi-2026 de Moshe Idel et Gershom Scholem, « les deux géants de la redécouverte de la pensée mystique juive », souligne Jean-François Colosimo.
Jonathan Boulet, directeur de la société biblique française- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Aujourd'hui, le lecteur a envie d'avoir accès au suc des textes », affirme Anne-Sophie Jouanneau, directrice de collection « Prendre soin de son âme » chez J'ai Lu. Lancée en février 2025, celle-ci valorise des textes essentiels de la spiritualité chrétienne, en miroir de « L'islam à livre ouvert ».
Trois nouveautés sont à paraître le 22 avril : Prendre soin de son âme avec les anges, Prendre soin de son âme avec Thérèse de Lisieux, et Prendre soin de son âme en pèlerinage (22 avril) qui rassemble textes bibliques, textes de grands mystiques, et textes d'écrivains contemporains comme Christian Bobin et Charles Wright. Une façon de s'adresser à tous les « chercheurs de sens », note l'éditrice.
Opération traductions
De grands chantiers de traduction sont en cours dans le secteur religieux. En 2025, Albouraq a publié Le Saint Coran, traduction et exégèse intégrales par Abdelhak Azzouzi, œuvre monumentale (3 200 pages), fruit de dix années de travail. En 2026, l'Alliance biblique française a lancé pour sa part la traduction œcuménique de la Bible, mobilisant une centaine d'experts de toute la francophonie ainsi qu'un conseil scientifique en vue d'une parution en 2030. « Tous les courants vont s'asseoir et se mettre d'accord, c'est passionnant », annonce Jonathan Boulet, directeur général de l'Alliance biblique française. Les éditions du Cerf travaillent quant à elles à la nouvelle traduction révisée de la Bible de Jérusalem qui arrivera en 2028. En attendant, la maison publie La Bible. Manuel de subversion de Stéphane Encel (23 avril). Parmi les projets en cours, citons aussi la nouvelle traduction de la Bible, avec la vision du rabbin Jonathan Sacks (décédé en 2020), que préparent les éditions Koren d'ici deux à trois ans.
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Décryptage religieux du monde
À la croisée des publics, l'édition religieuse s'engage aussi, sur le fond, à la croisée du culte et de la culture, du spirituel et du sociétal. « Si ce qui touche au biblique est croissant, c'est aussi parce qu'on est dans une période de prise de conscience de l'élément religieux comme élément de culture générale, analyse Marion Muller-Colard. On le voit avec l'actualité géopolitique, quand on n'a pas le décryptage religieux, on passe à côté de beaucoup choses. »
Labor et Fides continue ainsi de décrypter le religieux, y compris dans sa face la plus obscure avec Chrétiens en quête de puissance, d'André Gagné (6 mai) qui avait déjà signé Ces évangéliques derrière Trump (2020), ou encore Le sionisme chrétien, histoire d'une alliance méconnue de Laurent Tessier (3 juin), qui présente ce mouvement non comme un simple courant théologique mais comme un partenariat avec le sionisme conservateur.
Julien Darmon, responsable d'édition chez Albin Michel- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Le lectorat citoyen a besoin d'outils pour comprendre ce qui se passe dans le monde, y compris dans sa composante religieuse, d'autant plus que c'est un domaine qui est très peu enseigné dans l'enseignement général », éclaire Julien Darmon, en charge du département Spiritualités chez Albin Michel, dont il nourrit la ligne pluraliste. Parmi les enjeux forts de 2026 figure notamment Muhammad, biographie intime, d'Hela Ouardi (1er avril), qui mobilise les sources canoniques de l'islam passées au crible de l'analyse littéraire.
Plus politique, le prochain livre de Vincent Lemire et Bernard Philippe (Albin Michel, mai 2026) porte sur l'avenir de Jérusalem et sur « comment réfléchir à des solutions concrètes pour que tous les habitants de Jérusalem se réapproprient leur ville et soient protégés dans leurs droits », explique Julien Darmon. En octobre, la maison publiera par ailleurs Philosémitismes, dirigé par Édith Bruder, soulevant cette question, résumée par l'éditeur : « Que signifie, en positif comme en négatif, le fait de revendiquer un amour pour le judaïsme, une proximité avec les Juifs ? »
Sophie Cluzel, directrice éditoriale chez Mame- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Les maisons spécialisées tentent aussi d'apporter des réponses à ce monde en crise. Mame vient par exemple de publier Croire au xxie siècle. La foi catholique face aux défis contemporains, de François Euvé (13 mars). Avec Musulmans en occident. Foi inchangée, présence adaptée (10 février), Albouraq publie, avec la Grande mosquée de Paris, le fruit d'un travail sur trois ans « pour mettre en lumière un dialogue possible entre les religions et la société civile, et notamment entre islam et laïcité », explique l'éditrice Fida Mansour.
Albouraq, tout comme les éditions Mame, misent particulièrement sur les ouvrages jeunesse. « On ne leur donne pas un monde serein, les jeunes ont besoin de quelque chose qui puisse leur donner un sens, estime Fida Mansour. En tant que créateur de contenus pédagogiques, nous avons cette responsabilité. »
Croire en (la) paix
Confrontées à l'instrumentalisation politique des religions et aux tentations identitaires, les maisons d'édition sont nombreuses à s'engager pour l'ouverture et le vivre ensemble.
Soutiens évangéliques de Trump outre-Atlantique, poids politique des hommes d'affaires catholiques Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin en France... L'influence religieuse en politique est associée aux courants les plus conservateurs. À l'automne 2026, le Seuil publiera d'ailleurs un titre d'Olivier Roy - par ailleurs contributeur aux Radicalités religieuses (Albin Michel, octobre 2025) - sur « tous les mouvements néo-réactionnaires, ici comme aux États-Unis, inspirés d'un certain catholicisme mêlé de populisme, analysant leur appel à une contre-révolution culturelle », dévoile l'éditrice au Seuil Elsa Rosenberger.
Pour autant, cette instrumentalisation des religions par les politiques ne fait pas l'unanimité. « Le livre d'Éric Zemmour sur la chrétienté (La messe n'est pas dite : pour un sursaut judéo-chrétien, Fayard, 2025, ndlr) a été très mal reçu dans les milieux chrétiens, même les plus conservateurs », note par exemple Pierre Chausse, dirigeant de Première partie.
Par ailleurs, l'engagement politique des croyants n'est pas homogène. Au Seuil, maison créée en 1935 sous le signe du catholicisme social, le sociologue Pierre-Louis Choquet proposera à l'automne 2026 un essai « sur comment la praxis chrétienne peut être un ferment dans les luttes contre le capitalisme, le productivisme, et l'extractivisme », résume Elsa Rosenberger.
Plus globalement, face aux poussées identitaires et communautaires, Jonathan Boulet, président du groupe religion du SNE, observe que « la riposte est là, dans toutes les maisons d'édition ». « Il y a énormément de contre-pouvoirs qui émergent, un retour aussi à la modération », salue l'éditeur. Parmi les initiatives, il cite le Festival des Poussières, un événement sous-titré « évangile & révolution » qui fédère des chrétiens de gauche, ou encore Le Cri, un mensuel chrétien écolo lancé fin 2025 par Théo Moy et Paul Piccarreta.
Des projets notamment tournés vers les jeunes dont le sursaut religieux nourrit certaines inquiétudes. « Il existe une volonté d'ancrage et d'enracinement, qui peut conduire à de la radicalisation, mais c'est toujours une bonne nouvelle de voir des jeunes se former davantage : la lecture permet d'éviter les idées reçues et d'entrer dans la nuance », considère Pierre Chausse qui publie notamment des personnalités chrétiennes engagées sur le plan caritatif comme Hélène Boiron qui a créé un réseau de coiffeurs bénévoles au service des personnes de la rue (Coiffeuse au grand cœur, Salvator, mars 2026).
Favoriser le vivre ensemble, tel est l'objectif de Jonathan Boulet, à la tête des éditions Bibli'O (Alliance biblique française). « Notre stratégie est d'essayer de créer une communauté de lecteurs modérés, qu'il n'est pas toujours aisé de rassembler autour d'ouvrages, indique-t-il. Nous avons embauché une agence pour nous y aider. »
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