22 mars > Carnet Suisse

Grand traducteur (Musil, Rilke, Ungaretti) et poète, Philippe Jaccottet est un passeur de mots, de sensations, de rêves. On retrouve cela dans ces Taches de soleil, ou d’ombre, des « notes sauvegardées » (1952 à 2005) et qui n’avaient pas été reprises dans les trois volumes des Semaison (Gallimard, 1984, 1996 et 2001).

De ce demi-siècle de carnets, on remarque la constance artisanale de l’écrivain. Ressayer encore, retrouver « ces rêves dans lesquels on essaie en vain de gravir des pentes trop abruptes ». Et surtout se méfier des mots censés être poétiques pour faire l’expérience du monde.

L’éducation protestante du Suisse Philippe Jaccottet le préserve de ces déserts un peu trop purs qui font si souvent prendre des vessies pour des lanternes. Son univers s’organise autour d’autres gloires qui vont de Claudel le terrien à Saint-John Perse l’aérien : André du Bouchet, Yves Bonnefoy, Gustave Roud, Henri Thomas, Michaux, Mandelstam, Celan, Handke. Il raconte aussi ses visites émouvantes à René Char, Francis Ponge ou Jean Tortel.

Philippe Jaccottet parle de ses voyages, des paysages et surtout de son travail : suggérer ce qu’il y a derrière le mot, provoquer une image, saisir « ces moments qui font craquer les contours du temps ». Pour saisir le bruissement du monde. Le poète est celui qui révèle l’invisible, l’observateur qui montre ce que nous ne voyons plus. Il prend son temps, là où pour nous le temps n’est plus qu’une fuite. Voilà pourquoi il est souvent question d’enterrements et de morts dans ces écrits retrouvés qui paraissent quelquefois comme des épitaphes sur une pierre tombale. « Je cherche les mots qui puissent résister à l’épreuve de cette pierre. » Le vers qui se venge de la mort. Chez Philippe Jaccottet, c’est une vérité.

De sa maison de Grignan où il vit depuis les années 1950, le poète lit, traduit et regarde. L’actualité s’invite rarement dans ses carnets, sauf pour évoquer la prise d’otage à la prison de Clairvaux en 1971 ou la guerre du Golfe en 1991. Le moine prie pour le monde, le poète l’écrit. C’est en tout cas le rôle que s’assigne Philippe Jaccottet dans ce livre d’une sincérité touchante, toujours juste, comme on peut le dire d’un accord musical. « La lumière du soir, comme une main qui passerait sur les choses afin de les rassurer, de les secourir ; si différente de celle du matin. »

Laurent Lemire


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