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La rentrée littéraire, so french

Olivier Dion

La rentrée littéraire, so french

Exception culturelle française, la rentrée littéraire est scrutée par les éditeurs étrangers qui nous envient ce moment de mobilisation de l’ensemble de l’espace médiatique au-delà du cercle littéraire habituel. Quatre d’entre eux témoignent.

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Par Anne-Laure Walter, Tristan de Bourbon, Gilles Bouvaist, Mylène Moulin
Créé le 09.09.2016 à 01h30 ,
Mis à jour le 09.09.2016 à 08h36

Vue de l’étranger, elle pourrait relever du folklore parisien avec la baguette de pain, la nouvelle vague et Saint-Germain-des-Prés. Mais la rentrée littéraire, phénomène qui n’existe qu’en France, permet aussi aux éditeurs littéraires du monde entier de repérer les romans aux forts enjeux. Partout, les directeurs littéraires se renseignent dès le mois de juin, épluchent le dossier de Livres Hebdo, qui fait référence, afin de se positionner pour acheter les droits des romans qui se démarqueront.

Si certains éditeurs à l’instar de l’Italien Sandro Ferri reconnaissent que l’afflux de publications peut se transformer en "machine à broyer", tous reconnaissent la puissance médiatique, au-delà des pages littéraires, de ce tir groupé éditorial, dont on trouve la trace depuis l’entre-deux-guerres selon le chercheur Olivier Bessard-Banquy. "Que Gallimard ait intrigué pour faire couronner par le Goncourt Mazeline en lieu et place de Céline, en 1932, période de crise, est la preuve que la rentrée est devenue à ce moment-là un temps fort où tout se joue." En Espagne, Jorge Herralde a même recréé ce moment en publiant en septembre les romans traduits du français et en les estampillant "Rentrée littéraire"… en français dans le texte pour ce concept intraduisible à l’étranger. A.-L. W.

Royaume-Uni : "Forcément excitant"

"La rentrée littéraire, c’est la démonstration que la littérature et les livres demeurent au centre de la culture française." Michal Shavit, Jonathan Cape - Photo JONATHAN CAPE

Au Royaume-Uni où il n’y a pas de "rentrée littéraire", mais des sorties étalées tout au long de l’année, Michal Shavit regarde néanmoins ces trois folles semaines françaises avec des yeux pétillants. A 40 ans, la nouvelle directrice éditoriale de Jonathan Cape est notamment passée par Harvill Secker après avoir été agente. "Montrer lors d’un événement ce qui se fait de mieux en romans internationaux, et là en l’occurrence en romans français, est forcément excitant, s’enthousiasme-t-elle. Toute opération qui met en valeur le livre physique et qui montre la passion que le public a pour la lecture de livres est forcément une bonne chose. La rentrée littéraire, c’est l’exposition des romans français, mais aussi la démonstration que la littérature et les livres demeurent au centre de la culture française."

Pour cette éditrice scrupuleuse, le mois de septembre demeure pourtant un moment comme un autre. Pas question de se jeter dans la mêlée. "Nous surveillons les publications françaises tout au long de l’année, pas spécifiquement lors de la rentrée", explique-t-elle. Pour elle, la publication en trois semaines de six cents romans "est peut-être plus un problème pour les maisons françaises, en compétition les unes avec les autres, que pour nous". Et de compter sur ses "relations avec des éditeurs et des responsables de droits spécifiques pour qu’ils mettent la meilleure littérature sur [son] chemin. C’est un jeu de longue haleine, nous ne paniquons pas." Jonathan Cape a ainsi récemment acquis Il est avantageux d’avoir où aller d’Emmanuel Carrère et Le grand marin de Catherine Poulain.

Michal Shavit disposerait pourtant volontiers d’une telle opération de promotion du livre outre-Manche. "J’aimerais voir quelque chose comme cela au Royaume-Uni. Cela pourrait prendre la forme d’une rentrée ou d’un événement comme la Sant Jordi à Barcelone. Malheureusement, Londres est une ville très étendue et son climat imprévisible ne facilite pas les choses."
T. de B., à Londres

 

Allemagne : "Une occasion unique"

"Cest l’un des événements les plus saillants entre septembre et novembre pour le secteur du livre en Allemagne." Raimund Fellinger, Suhrkamp.- Photo JURGEN BAUER/SUHRKAMP VERLAG

Les éditeurs allemands suivent avec beaucoup d’intérêt et d’appétit la rentrée littéraire française, à l’instar de Raimund Fellinger, directeur éditorial des éditions Suhrkamp. Pour entrer en 1979 au sein de cette prestigieuse maison, il lui fut demandé d’écrire un compte rendu d’Un art moyen de Pierre Bourdieu. Il n’a plus quitté la maison dont il est devenu, en 2006, directeur éditorial.

Editeur au long cours de géants de la littérature germanophone comme Thomas Bernhard ou Peter Handke, avec lesquels il a entretenu une relation de travail tumultueuse, il n’en surveille pas moins attentivement une rentrée littéraire française qui représente selon lui "l’un des événements les plus saillants entre septembre et novembre pour le secteur du livre en Allemagne". En effet, "une maison d’édition étrangère doit déterminer au plus tard à ce moment-là quels titres elle prévoit de traduire, si elle ne s’est pas positionnée plus tôt sur les manuscrits".

La période est donc charnière pour une édition allemande friande d’auteurs venus de l’autre côté du Rhin et à l’affût de titres imprévus : "D’un point de vue non français, poursuit-il, la "rentrée littéraire" représente une occasion unique de s’informer sur les nouvelles parutions. Là-dessus arrivent un grand nombre de prix chargés de prestige, du Goncourt au Renaudot en passant par le Femina. Les livres mis en avant à ce moment-là permettent de se pencher très sérieusement sur le choix ou non d’une traduction, parce que les prix littéraires français les plus connus constituent un atout commercial non négligeable."

Se penchant sur ses trois décennies et demi passées chez Suhrkamp, Raimund Fellinger se souvient par exemple que ce phénomène a permis d’attirer l’attention de la maison sur des titres comme L’amant de Marguerite Duras, prix Goncourt en 1984, ou Trois femmes puissantes de Marie NDiaye en 2009.

La rentrée littéraire à la française se distingue nettement de la temporalité du marché allemand, où les grandes vagues de parutions correspondent aux foires du livre : l’automne avec Francfort, le printemps avec Leipzig. "Après 1945, le gros des nouvelles parutions était chaque année essentiellement concentré à l’automne, mais depuis les années 1980, les deux événements suscitent une production éditoriale de taille à peu près égale", constate Raimund Fellinger. 
G. B., à Berlin

 

Espagne : quelque chose de sacré

"La rentrée est une spécificité française, indissociable des récompenses littéraires." Jorge Herralde, Anagrama - Photo MARIA TERESA SLANZI

Pour Jorge Herralde, fondateur de l’emblématique maison espagnole Anagrama, la rentrée littéraire française a quelque chose de sacré. "Cette tradition me paraît immuable et les professionnels du livre semblent avoir bien assimilé le concept d’embouteillage littéraire", confie avec humour l’éditeur. Pour lui, ce phénomène est constitutif du marché hexagonal. "La rentrée est une spécificité française, indissociable des récompenses littéraires importantes à gagner", continue Jorge Herralde qui se dit très sensible au calendrier des prix décernés chaque automne en France. Selon lui, c’est un outil précieux : elle permet aux éditeurs étrangers de prendre le pouls de la création française et de repérer les tendances. C’est aussi l’occasion de se faire une idée précise de la production des grandes maisons littéraires comme des petits éditeurs indépendants. "Dans ce sens, je lis la presse professionnelle française pour m’informer sur tous les livres qui vont sortir pendant cette période", explique l’éditeur.

Francophile, Jorge Herralde a institutionnalisé sa propre rentrée littéraire en Espagne. Cela débute à la fin des années 1990 par un lancement médiatisé de la "british dream team" de la maison barcelonaise (Amis, Barnes, McEwan, Ishiguro, Kureishi). Puis, en 2000, Anagrama met en place une "rentrée française" avec la publication simultanée de romans de Jean Echenoz, Amélie Nothomb, Yasmina Reza, Emmanuel Carrère, Jean-Pierre Vernant, Michel Houellebecq, Guy Debord et Laure Adler. "Depuis, on commence très fort dès les premiers jours de septembre. Peu à peu, le mimétisme est devenu habituel. Désormais septembre n’est plus un désert de nouveautés !" s’enthousiasme Jorge Herralde.

Pour cet automne, la rentrée littéraire qu’Anagrama organise désormais annuellement a programmé de nombreux titres français, pour la plupart parus dans l’Hexagone en 2015, tels D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, La triomphante de Teresa Cremisi, A ce stade de la nuit de Maylis de Kerangal ou De la légèreté de Gilles Lipovetsky. Anagrama a retenu, "évidemment et comme toujours", un roman d’Amélie Nothomb, Le crime du comte Neville. Elle le publiera courant 2017, aux côtés d’autres titres puisés dans la rentrée française. Un événement au goût particulier pour Jorge Herralde, qui cédera les rênes de sa prestigieuse maison à l’éditrice Silvia Sesé en janvier 2017 dans le cadre du rachat d’Anagrama à 99 % en janvier 2016. Jorge Herralde reste actionnaire à 1 % de la maison qu’il a fondée en 1969. S’il en quitte la direction éditoriale en janvier, il restera président du conseil d’administration. M. M.

Italie : une mobilisation de la société littéraire

"La rentrée littéraire est un bon système que je cite parfois en modèle en Italie ou aux Etats-Unis." Sandro Ferri, E/O Edizioni- Photo CHRISTOPHER WARDE JONES

Si, en Italie, les romans à fort potentiel sont généralement publiés pour Noël, Sandro Ferri a choisi d’éditer le "très attendu"Bussola de Mathias Enard, auréolé de son prix Goncourt, en septembre, comme un éditeur français. Le fondateur de E/O Edizioni, éditeur de la mystérieuse Elena Ferrante, a passé l’été plongé dans les romans de la rentrée littéraire française. Il s’est enthousiasmé pour certains, s’est mis sur les rangs pour en acheter les droits mais reste discret sur les titres car "les offres sont encore en cours".

Depuis qu’il a créé avec sa femme Sandra Ozzola, en 1979, E/O Edizioni, ce francophone, qui a vécu en France de l’âge de 8 ans à 20 ans, a toujours été attentif à la production hexagonale. Il a à son catalogue des auteurs de polar comme Jean-Claude Izzo et Michel Bussi, mais aussi Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Christophe Rufin ou Jérôme Ferrari, qu’il édite aussi aux Etats-Unis. En 2005, avec son épouse, il a en effet créé à New York Europa, pour diffuser outre-Atlantique la littérature du Vieux Continent, et traduire Amélie Nothomb, Carole Martinez ou Muriel Barbery dont The elegance of the hedgehog (L’élégance du hérisson)est resté en 2008 longtemps dans la liste des best-sellers du New York Times. Les rentrées littéraires françaises restent pour lui des moments clés. "Les auteurs français ne veulent pas tous jouer la rentrée, mais c’est quand même un moment où les éditeurs programment les livres à fort enjeu, avec dans leur ligne de mire les listes des prix prestigieux", note-t-il. Les éditeurs français lui communiquent d’ailleurs au fur et à mesure les sélections des grands prix d’automne.

"La rentrée littéraire est un bon système que je cite parfois en modèle en Italie ou aux Etats-Unis, note-t-il. Bien sûr elle peut se transformer en machine à broyer pour les auteurs moins connus, bien sûr on peut soupçonner quelques magouilles dans les prix littéraires, mais elle montre que la mobilisation pendant deux mois de toute une société littéraire perdure, une communauté de lecteurs, journalistes, auteurs, éditeurs et libraires." A.-L. W.

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