La femme qui pleurait | Livres Hebdo

Par Véronique Rossignol, le 09.05.2014 (mis à jour le 12.05.2014 à 11h31) avant-portrait

La femme qui pleurait

Céline Curiol. - Photo MARC MELKI/ACTES SUD

La romancière Céline Curiol fait l’analyse rétrospective de la dépression qui l’a terrassée il y a cinq ans.

On regarde Céline Curiol, on l’écoute, et on cherche à relier la conversation à ce qu’elle raconte dans son dernier livre, son sixième publié par Actes Sud, le premier, à l’exception du texte donné à la collection "Essences" (A vue de nez, 2013), à ne pas être une fiction. On essaie de se figurer l’abattement, la culpabilité, la honte dont elle parle. Mais devant cette jeune femme de 39 ans, longue, posée, devant sa beauté calme qui respire l’équilibre, on a du mal à imaginer la fille qu’elle décrit, à terre, douloureuse et chiffonnée. Difficile de se représenter le corps déserté qu’elle fut pendant plusieurs mois autour de l’été 2009 quand le goût de la vie l’a soudainement quittée.

Un quinze août à Paris, au sous-titre explicite Histoire d’une dépression, se présente comme un récit. Pourtant, la place du je n’y est pas prépondérante : l’écrivaine a travaillé à partir de souvenirs incertains, après coup, puisque "en guérissant, j’ai oublié", écrit-elle, et c’est donc le besoin de distance qui domine. Peut-être des traces de la jeune scientifique qu’elle était il y a vingt ans. Car Céline Curiol, avant de s’autoriser à écrire, a été ingénieure. Quelques mois seulement. Classes prépas, grande école, premier poste : elle a 22 ans quand elle se rend compte de "l’erreur d’aiguillage" et décide de prendre le large pour échapper à ce destin professionnel tracé depuis l’enfance. "Toute ma scolarité, on m’a répété que je n’étais pas littéraire. Dans les devoirs de français, j’étais toujours hors sujet…" Destination New York, fantasme classique. Elle fera là-bas ce qu’y font les jeunes expatriés, toutes sortes de petits boulots alimentaires. A l’époque, elle est encore convaincue qu’écrire ne peut être qu’un passe-temps. Décomplexée par la fréquentation d’apprentis écrivains qui, de ce côté-là de l’Atlantique, ne voient pas de contradictions entre vouloir écrire et avoir fait des études scientifiques, elle rédige d’abord des nouvelles, qui n’ont jamais été publiées. Puis termine un premier roman, Voix sans issue, qu’elle envoie à Paul Auster, croisé quelques années plus tôt dans une rencontre organisée au Consulat français. L’écrivain américain la félicite, l’encourage : le livre sort chez Actes Sud, en 2005.

Ecrivaine, à temps complet.

Quand la dépression fait son entrée surprise, Céline Curiol est donc déjà écrivaine. Avec trois romans - à Voix sans issue ont succédé Permission (2007) et Exil intermédiaire (2009), qui ont tous reçu un bel accueil critique -, et un récit de voyage en Sierra Leone - Route rouge (Vagabonde, 2007) -, elle s’est fait une place dans le paysage littéraire français. Rentrée à Paris en 2008, après onze ans de vie américaine, l’atterrissage a été difficile. Elle part alors en résidence pour plusieurs mois à la villa Kujoyama à Kyoto et, en 2009, quand tout s’arrête, elle est dans l’écriture d’un nouveau roman. L’ardeur des pierres, le livre japonais suspendu puis repris, une fois sorti du chaos, paraîtra finalement en 2012.

Dans Un quinze août à Paris, elle revient donc sur cette période off. "J’ai essayé de comprendre : c’est ma façon, mes bons vieux réflexes." Comprendre pour aider les proches et les amis de ceux qui chutent. Pour cela, elle convoque livres, films, témoignages, essaie de faire le tour. Avec Clément Rosset, Julia Kristeva, Siri Hustvedt, Ingmar Bergman, Romain Gary, Camus, Russell Banks…, elle lie la réflexion littéraire et les aspects cliniques, interroge les rapports entre dépression et création artistique…

Désormais écrivaine, à temps complet et à part entière, Céline Curiol anime des ateliers d’écriture à Science po et dans une école d’ingénieurs, à Paris, et intervient dans des collèges et lycées de Zep auprès d’élèves qui n’ont que peu de contacts avec les livres. Membre du conseil d’administration de la Maison des écrivains et de la littérature - une mission bénévole -, elle souhaiterait faire avancer les dossiers chauds (le statut social, les retraites, le droit d’auteur…) de cette profession sans syndicat dont "on est encore à se demander, déplore-t-elle, si c’est un métier". Aujourd’hui, elle est retournée à la fiction qui offre à la fille articulée qu’elle est redevenue "une échappatoire à la logique". Parallèlement au nouveau roman en gestation, elle a commencé un livre sur les ratés de l’orientation scolaire et la question de la "vocation". Elle connaît bien le sujet.

Véronique Rossignol

Un quinze août à Paris. Histoire d’une dépression, Céline Curiol, Actes Sud, ISBN : 978-2-330-03191-6, 20 euros, sortie le 7 mai.

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