Roman/France 27 octobre Sylvie Bocqui

Des mots perdus puis des mots trouvés, des mots évidés, « déchiquetés », puis réinvestis et réanimés, longtemps après, pour dire la rupture et le lent retour à la vie. Sylvie Bocqui à qui l'on doit deux romans denses et vibrants chez Arléa - Une saison (2013), Ce genre de fille (2018) - raconte un chemin amoureux à travers les mots, de l'effondrement à la consolation, de la désertion de soi à la renaissance au monde.

Un couple, parent de deux petits garçons, se sépare. L'homme part. Et le monde de la femme s'écroule. « Il a pensé à beaucoup de choses avant d'entamer le mot "amour". Quand son amour fut entamé, il s'est senti extrêmement fatigué ». « Il », « elle », « les enfants », il y a peu de contexte, dans Paulownia, et presque aucune explication. Quelques lieux à peine esquissés et des trains, qui la transportent, elle et sa solitude, et qu'elle finira par choisir de manquer. De « il faut qu'on se sépare » qu'elle lui lance à plusieurs reprises et auquel il acquiesce sans qu'ils y croient vraiment à « je m'en vais » qu'il finit par prononcer, de « je suis désolé » au « Non » dérisoire de l'impuissance, cette rupture est faite avant tout de phrases dites à haute voix ou de mots intérieurs muets, dont les contours, la consistance se distordent, et qui se chargent d'une réalité dont celle qui est quittée comprend d'instinct la dimension irrévocable. « Une phrase et on change de vie ». Ce qui se manifeste intensément dans ce roman, c'est la plasticité sensorielle, la puissance performative, le pouvoir physiquement évocateur de ces mots qui font exister les choses, les convoquent dans le présent ou après coup, les incorporent. Ces mots qui donnent aux souvenirs chair et couleurs : le mauve des fleurs de Paulownia (le nom même de cet arbre comme une révélation), le rouge d'une robe portée pour « tromper la peine », ce rouge particulier qui qualifie une teinture pour tableau, si spécifique à leur couple, un mot « qu'il a emporté avec lui », devenu imprononçable, mort : « Le mot tué de la teinture rouge est à elle seule. Il est devenu le mot même de l'absence quand le mot "absence", clair et soyeux, ne peut désigner vraiment - parce qu'il est admis et plein et satisfaisant - ne peut désigner la violence du vide partout, la violence sans chair, sans appel, sans espoir, sans rien - de son absence. »

Plus tard, plusieurs années après la séparation, elle retrouvera la volupté des mots qui ravivent et prolongent, quand, sur un quai de gare à Genève, elle se remémorera la nuit qu'elle vient de vivre avec l'amant voyageur dans une chambre d'hôtel. « Elle retourne dans l'histoire qui est tout à elle, élastique, elle la remet dans son corps, la précise en la pétrissant de vocabulaires. » Des mots pour redire, revivre et pouvoir inventer la suite.

Sylvie Bocqui
Paulownia
Arléa
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 17 euros ; 112 p.
ISBN: 9782363082046

11.10 2019

Livre cité

Auteur cité

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités