Organisée samedi 11 juillet, la Bamboche des librairies a, le temps d’une journée, redonné des couleurs à un secteur sous tension. Lancée en ligne le 30 juin dernier par l’illustratrice lyonnaise Céline Chapdelaine (alias Céline dessine n’importe quoi), en soutien à la librairie indépendante, l’opération a rencontré un écho d’ampleur auprès des professionnels du livre comme des lecteurs, venus en nombre dans leur librairie de quartier.
Si aucun bilan chiffré n’a pu être consolidé à ce stade, les témoignages des premiers concernés évoquent une fréquentation soutenue et un panier moyen d’achat en nette hausse. « J’ai reçu énormément de messages de libraires qui m’ont dit avoir fait un chiffre du mois de décembre », indique Céline Chapdelaine à Livres Hebdo.
« La clientèle s’est saisie de la Bamboche de manière très active »
« Les librairies étaient hyper contentes qu’on pense à elles, et que les gens répondent présents », poursuit l’illustratrice, évoquant l’émotion d’une salariée de la librairie Traits d’Union à Lyon, dont elle est proche, qui assistait « un flux continu de personnes », dès le début de la matinée.
Illustratrice lyonnaise qui travaille étroitement avec les librairies pour leur offre de papeterie, Céline Chapdelaine a mis sur pied la Bamboche des librairies en dix jours.- Photo PIERRE FERRANDISPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« La clientèle s’est saisie de la Bamboche de manière très active », abonde Alexandre Cotte, cogérant de Traits d’Union, évoquant un « événement festif » et « une belle fréquentation ». « On n'en attendait pas tant pour le deuxième week-end de juillet », poursuit-il. Pour marquer le coup, la librairie avait mis en place plusieurs animations et prévu de quoi grignoter : « On avait prévu un petit-déjeuner qui s’est finalement transformé en apéritif, lui-même transformé en dessert puis en goûter ! »
Il insiste également sur l’atmosphère de la journée : « Au-delà de la fréquentation, il y avait une ambiance incroyable, on a pu se consacrer 100 % aux clients ». Et constate, à la clé, des résultats enthousiasmants, assurant avoir « multiplié par deux et demi le chiffre d’affaires qu’on avait prévu de faire ce jour-là ».
Un sursaut collectif
Autant d’externalités positives que le libraire conçoit comme un « vrai levier pour renflouer la trésorerie et assumer les factures d’août » dans une période où le chiffre d’affaires est d’ordinaire plus bas. « On va donc pouvoir partir en vacances plus sereins ! », se réjouit-il.
Un constat partagé par la librairie Eureka Street à Caen. « Pour nous, ça s’est très bien passé ! De nombreux clients pas forcément disponibles le samedi sont même venus à la librairie dès le vendredi après-midi pour reprendre des livres, alors même qu’ils étaient déjà venus la semaine passée pour faire le plein », témoigne Pierre Thomine, son cogérant. Le libraire assure également avoir réalisé un chiffre d’affaires de 4 200 euros TTC en deux jours, dont environ 2 000 euros qu’il attribue directement à l’événement.
« Ce type de mise en lumière est toujours important. Tous les étés, traditionnellement, on court après la trésorerie puisque 50 % de notre chiffre d’affaires est concentré entre septembre et Noël », rappelle-t-il, ajoutant que depuis la pandémie, son chiffre d’affaires ne cesse de reculer.
À ces difficultés s’ajoutent, pour ce professionnel en exercice depuis 30 ans, d’importants travaux liés à l’installation d’une ligne de tramway devant sa librairie, engagés depuis avril pour une durée de trois ans, ainsi que des problèmes de livraison avec le sous-traitant local du transporteur Heppner, en charge de l’acheminement de ses colis. Dans ce contexte, la Bamboche des libraires a permis à la librairie un court répit et la compensation, en partie, d’un ralentissement de l’activité intrinsèque à la période estivale.
« Une journée digne du mois de décembre »
La librairie café Les Audacieuses à Nevers a elle aussi profité d’une belle visibilité, bénéficiant d’un article consacré à l’événement et à sa participation dans la presse locale. « On a eu pas mal de monde et on avait organisé une petite tombola pour récompenser les clients qui ont joué le jeu », explique Amandine Martin, cogérante de l’enseigne.
L’événement a, là aussi, généré des retombées économiques bienvenues. La librairie souligne en effet que, dans une ville peu touristique et donc peu fréquentée durant l’été, l’opération « a fait du bien aux finances », avec « une journée digne du mois de décembre ».
Mais l’ampleur de la mobilisation se mesure aussi à son impact en ligne. D’après Céline Chapdelaine, les publications liées à l’opération ont cumulé environ 2,5 millions de vues sur les réseaux sociaux. Il faut dire que le relais médiatique a été massif. Libraires, maisons d’édition, manifestations littéraires, associations professionnelles, agences du livre et presse ont largement relayé l’appel.
Des auteurs aussi populaires que Virginie Grimaldi ou Nicolas Mathieu s’en sont également fait l’écho, aux côtés de nombreux lecteurs et influenceurs littéraires qui ont multiplié les publications, en soutien aux libraires ou pour énumérer leurs achats.
Une initiative pérenne ?
« Il y a tout eu en même temps : une communication axée sur la fête et la joie, qui a beaucoup plu. Mais aussi la temporalité puisqu’au moment où j’annonçais le lancement de la Bamboche, de grandes librairies fermaient. Rappeler à quel point les librairies indépendantes sont essentielles a créé un sursaut », analyse Céline Chapdelaine, qui avait orienté la communication de son projet vers une réponse collective et solidaire face à la fermeture de quatre magasins Decitre en Auvergne-Rhône-Alpes, dans le cadre du redressement judiciaire de Nosoli.
Inspirée par l’opération québécoise « Le 12 août, j’achète un livre québécois », la Bamboche des librairies devrait pouvoir être reconduite les années suivantes. Avec tout de même quelques ajustements. Car, malgré l’enthousiasme qu’il a provoqué, le dispositif a été mis sur pied en un temps record (à peine dix jours), ce qui n’a pas toujours permis aux librairies d’être correctement informées de l’événement ni de s’organiser pour le jour J.
« Ce que Céline a réussi à faire en dix jours est assez incroyable ! Peut-être aussi, que la conjonction de plusieurs facteurs – fermetures de librairies, commerces en difficultés, Makassar dans la tourmente – a contribué à la visibilité de l’événement. Après, est-ce qu’on va réussir à le maintenir sur la durée ? », interroge Alexandre Cotte. Selon lui, la pérennité de l’événement impose de renforcer l’équipe en charge de son organisation, Céline Chapdelaine ayant tiré sur la corde de sa propre santé pour le faire vivre.
« L’événement a trouvé un bel écho, il faut désormais capitaliser dessus »
Il estime également que l’initiative doit s’inscrire dans une dynamique plus large : « Je crois qu’on doit passer en mode marathon pour communiquer sur ce qu’est la librairie indépendante. L’événement a trouvé un bel écho auprès du public, il faut désormais capitaliser dessus. »
Aux Audacieuses, on va jusqu’à évoquer une « mini prise de conscience », que les professionnels du livre doivent, d’après Amandine Martin, entretenir toute l’année. « On a besoin que les gens viennent en librairie. Autrement, on ne tiendra pas », affirme-t-elle.
Par ailleurs, certains s’interrogent sur le choix de la date de l’événement. « Peut-être qu’avoir organisé la Bamboche lors d’un week-end rallongé, à la veille du 14 juillet n’était pas forcément le meilleur choix, mais il nous suffit de trouver un autre jour », suggère Pierre Thomine de Caen.
Surtout, une préparation anticipée permettrait de mettre en place une communication plus longue, plus lisible pour l’ensemble des librairies et capable de mobiliser davantage de public. Si elle salue l’ambition du projet, Delphine Derache-Sneck de la librairie jeunesse La Mare aux Diables à Dunkerque regrette, pour sa part, « une communication un peu maladroite ». « Quand j’en ai entendu parler, j’avais l’impression qu’il nous fallait offrir un livre aux clients, ce qui n’est pas possible pour nous », avoue-t-elle, précisant qu’une seule personne s’est présentée au nom de la Bamboche.
Consciente de ces enjeux et de l’imperfection de cette première édition, Céline Chapdelaine reconnaît elle-même avoir été dépassée par l’ampleur de la mobilisation, tant professionnelle que citoyenne. Mais elle ne regrette rien. Et surtout pas une opération susceptible de s’inscrire durablement comme un temps fort et joyeux pour la librairie.

