« L'empathie, c'est se souvenir que chacun a une histoire. Une multiplicité d'histoires. » À l'instar de Tempest, qui se fait désormais appeler Kae et non plus Kate car elle se considère comme une personne « non-binaire ». Une marque de sa métamorphose perpétuelle. Impossible de la cantonner à un genre, un sexe ou un art. Un thème qu'elle explore dans un livre métaphorique et mythologique, Étreins-toi, à paraître en mai, à L'Arche. Son miroir littéraire se compose de poèmes, de chants, de pièces de théâtre ou de romans. Écoute la ville tomber l'a propulsée parmi les jeunes auteurs prometteurs, incarnant une génération polyvalente et audacieuse. Repérée par Nathalie Zberro, elle suit son éditrice à l'Olivier et sort aujourd'hui Connexion.Ce recueil de textes brasse son univers intérieur et extérieur. Tempest y sonde ses démons, ses rebonds, ainsi que ce qui nous relie aux autres. « Ma créativité m'ouvre l'accès à d'autres mondes. » Elle l'a sauvée plus d'une fois. Tandis que la culture est gelée en raison du Covid, elle nous rappelle que « l'être humain ne peut et ne pourra jamais se priver de créativité, d'introspection et d'expression personnelle. La créativité désigne l'aptitude à s'émerveiller, l'envie de réagir à ce qui nous bouscule. » C'est exactement ce que fait Tempest en nous interpellant à souhait, afin de nous sortir d'une zone de confort comateuse. « Le langage mis à nu fait ressortir notre humanité » et nos faiblesses. Portée par sa plume, Kae semble jouer au ping-pong avec son propre esprit. L'ironie en fait partie. « Écrire c'est échouer » ou peut-être s'échouer sur une plage de mots. Alors qu'elle se noyait jadis dans l'alcool et la précarité, Tempest s'est accrochée à l'encrier. « Je souffrais terriblement, mais la créativité a réussi à percer le brouillard quand rien d'autre n'y parvenait. » Cette personnalité hypersensible s'interroge : comment vivre avec soi-même ? « Shakespeare nous exhorte : Sois loyal avec toi-même. » Avouons qu'elle respecte religieusement son conseil. « La vie elle-même peut être qualifiée d'échec. Je suis née faillible et faillible je resterai jusqu'à ma mort. » Non seulement elle se regarde en face, sans effacer les traces de ses coups, mais en plus elle dépasse ses peurs. On l'entend murmurer : « Lève les yeux. Il y a de la vie là-dedans. Fais un pas de côté. Détache-toi de toi-même. »

Alors que la tendance est au narcissisme exacerbé, Tempest nous encourage à nous tourner vers autrui. Point évidente, la connexion entre les êtres a pris une autre tournure à l'ère d'internet et des réseaux sociaux. Ce n'est pas une raison pour fermer les yeux sur la réalité ambiante. À l'heure où nous traversons une crise majeure, elle arrache les masques sociétaux. Les inégalités ne font que renforcer une broyeuse vicieuse, qui attaque ses personnages ou sa propre peau. Le style oral de Kae Tempest nous va droit au cœur. Chaque texte s'ouvre sur une phrase du poète anglais William Blake. L'auteur(e) nous livre des fragments de son être et de son âme. À travers eux, elle a juste envie de déployer ses ailes en écrivant ou en scandant ses textes sur scène. « Ténèbres et lumières sont indissociables. » Ici, elle nous offre merveilleusement les deux.

Kae Tempest
Connexion Traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik
Éditions de l’Olivier
Tirage: 5 500 ex.
Prix: 14,50 € ; 144 p.
ISBN: 9782823617467

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