La ballade de Jenine. Le directeur de l'établissement a considéré qu'elle n'occupait plus la chambre. Pensionnaire du Saint Augustine Hotel à Miami Beach depuis vingt ans, Jenine Ring était un jour sortie pour ne plus jamais revenir. Cela faisait plus de trois mois déjà. Parmi les affaires de la scénariste et réalisatrice hollywoodienne qui eut naguère une petite notoriété, la femme de ménage trouve une hermine et un balluchon désossé. La fourrure et le morceau d'étoffe sale sont les seuls témoins du long périple qu'effectua Jenine Ring de sa native Bessarabie (dans l'actuelle Moldavie) vers les États-Unis où elle allait se réinventer. Dans la doublure de l'hermine, une photo d'elle prise devant un hôtel et une inscription en français : « vers l'Amérique - 1923 ». Comme par superstition, le personnel du Saint Augustine Hotel a accroché le cliché dans le lobby. La photo de Jenine interpelle la narratrice de Si tu traverses les eaux de Justine Bo, qui va nous replonger dans la vie cachée de celle qui naquit Jeanine Zylberyng dans un shtetl de l'ancien Empire russe. L'autrice d'Onanisme (Grasset, 2019) nous fait retraverser en sens inverse les eaux glacées de l'Atlantique, tel un Styx, où Jenine Ring avait voulu noyer tous ses souvenirs- l'arrivée à Ellis Island, les pogroms, ce jour où, petite, on est venu chez elle pour tuer les chiens, avant d'abattre ses frères... À travers cette anamnèse fictionnelle, Justine Bo fait danser les cendres du passé douloureux d'une survivante pour en brosser un sublime portrait.
Si tu traverses les eaux
Gallimard
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 18 € ; 152 p.
ISBN: 9782073100191
