Avant-critique Récit

Joseph Andras, "Nûdem Durak : sur la terre du Kurdistan" (Ici-Bas)

Nûdem Durak, photographiée en prison (2022). - Photo © DR/Ici-bas

Joseph Andras, "Nûdem Durak : sur la terre du Kurdistan" (Ici-Bas)

Composant un récit choral et engagé autour de la chanteuse kurde Nûdem Durak, Joseph Andras poursuit son travail autour de l'écriture biographique.

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Par Marie Fouquet
Créé le 08.05.2023 à 11h00

Chanter la résistance. « Il y a des milliers de gens comme moi », déclarait à son frère en mars 2022 Nûdem Durak, chanteuse kurde condamnée à dix-neuf ans de prison en 2015 pour « appartenance à une organisation terroriste », en réalité pour son engagement artistique dans sa langue d'origine. Alors que les élections présidentielles en Turquie ont lieu le 14 mai, ce texte de Joseph Andras éclaire une situation emblématique du pays et de son traitement du peuple kurde. « Nûdem n'est qu'une goutte d'eau. [...] Il faut des drames pour que l'on parle de nous », confie une syndicaliste kurde à l'auteur. La dernière fusillade raciste perpétrée contre trois Kurdes au cœur de Paris en décembre 2022 en est un exemple, faisant notamment écho à l'assassinat de trois militantes kurdes dans la capitale française il y a bientôt dix ans.

Nûdem Durak n'est pas une biographie, ce n'est pas seulement un récit ou une enquête : ce livre est un entremêlement sensible de conversations rapportées avec l'entourage de la chanteuse, de descriptions de paysages, d'objets et de personnages, du journal tenu en prison par Nûdem Durak (en italiques dans le texte et placé dans des chapitres séparés), de ressentis et de réflexions critiques de l'auteur... Assemblage de textes et de fragments, il retrace l'histoire de la chanteuse, allant et venant entre le passé - l'enfance et les premières représentations musicales en public - et le présent - en prison depuis 2015, Nûdem Durak est censée y rester jusqu'en 2034. Là est son crime : chanter en langue kurde, et ainsi propager la culture d'un peuple dit « terroriste » par les autorités turques. Joseph Andras va à la rencontre des proches de la chanteuse et de ses amis rencontrés en prison, et parvient à traduire, malgré le drame d'une situation politique impossible, une perception joyeuse de la lutte et de la culture kurde.

« Pour le parti, la suppression de la tyrannie masculine est, plus qu'un pilier, le préambule à tout changement social durable », écrit Joseph Andras, qui cite le cofondateur et théoricien du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) Abdullah Öcalan ou le penseur de l'écologie sociale Murray Bookchin. Son parcours le mène aussi auprès de personnes engagées pour la cause kurde sur le territoire français. L'une d'elles, Naz Oke, cofondatrice d'un média français indépendant consacré à la Turquie et au Kurdistan, lui raconte comment, issue d'un milieu kémaliste, elle a commencé à s'intéresser aux revendications kurdes et aux écrits d'Öcalan. « J'ai réalisé que le projet du PKK, ce n'était que de vivre ensemble en paix, en respectant la culture et la langue de tous les peuples. »

L'auteur de De nos frères blessés et du récent Pour vous combattre conclut ainsi ce bouleversant récit choral en l'honneur d'une femme qui lutte et résiste pour préserver la culture de son peuple : « Je n'ai attrapé que des morceaux, des parcelles, des parties, des portions, des tronçons : une vie n'eût pas suffi à dire une vie. Ce portrait est plus qu'une ébauche et moins qu'un marbre ; mes gestes ont été de minutie et de rage. J'ai cherché le feu d'un humain charriant le feu ancien des réfractaires, je crois l'avoir frôlé, j'entends qu'on s'y avive : voilà tout. »

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