30 mars > roman France > Michèle Gazier

L’identité tient-elle à ce qu’on est ou à ce qu’on tait ? Cette question brûlante traverse plusieurs romans de Michèle Gazier. De par sa fibre espagnole, elle n’a cessé de naviguer à travers les langues et les cultures. Un parcours qui passe par la traduction (Vázquez Montalbán), la critique littéraire à Télérama ou la création des éditions des Busclats, avec Marie-Claude Char. Ici, l’écrivaine nous entraîne aux confins des liens humains. Son nouveau roman se situe dans une bourgade à l’esprit clos. Le moindre inédit alimente les ragots. Pas facile d’y trouver sa place.

Un artiste allemand rappelant étrangement Anselm Kiefer y a élu domicile. Son besoin de quiétude tranche avec la violence de ses toiles. "Où que je sois, j’habite mon œuvre, pas un pays", affirme Hans. L’Histoire le déchire et l’inspire. A-t-elle aussi joué un rôle dans la vie de Louis ? Cet homme, surgi de nulle part, semble porter toute la douleur du monde. "Ce mec-là, c’est une épave. Un poids secret lui ployait les épaules." La jeune caissière solitaire, Annie, voit pourtant en lui un amant surprenant. "Tristesse contre tristesse, cela ferait peut-être de la joie, du plaisir." A condition de rester clandestins, pour ne pas froisser les locaux.

"Chacun à sa manière répondait à la violence de l’Histoire. Chacun avait choisi Saint-Julien-des-Sources pour refuge, un lieu où respirer." Mais deux étrangers, ça fait trop pour les Julienniens. Leur haine de l’Autre cristallise toutes leurs frustrations. Un ancien enfant du pays en est le témoin privilégié. Cet universitaire retraité, nourri de la pensée de Bourdieu, devient le narrateur de toutes ces rancœurs cachées. Seule l’arrivée d’une petite fille apaise l’ambiance. Cet ange mutique semble tisser un fil invisible entre tous les protagonistes. "Qu’aurait-elle fait avec des mots, des phrases ? On crève du silence", des espérances, de la violence ou des abcès secrets.

Avec une belle sensibilité, Michèle Gazier instaure une tension symptomatique de celles du monde d’aujourd’hui. Elle offre une voix aux évincés de la société, tout en appuyant là où ça fait mal. "On peut se cacher des autres, pas de soi-même." Construire ou détruire. Kerenn Elkaïm

03.03 2017

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