Tous les chemins mènent à Rome… Le dicton qu’on attribue au théologien du XIIe siècle Alain de Lille est à comprendre au sens chrétien, il signifie : quelque voie qu’on prenne pour accéder au Seigneur du moment qu’on accomplit son cheminement avec cœur, on le trouvera. Au Moyen-Âge, à défaut d’aller en Terre sainte ou à Rome, les fidèles font leur chemin de foi jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Ces pèlerins étaient appelés « jacquets », et aujourd’hui encore l’itinéraire jacquaire s’effectue au départ du Puy-en-Velay. Du même lieu s’ébranle un autre pèlerinage, méconnu, qui, empruntant le chemin de Régordane, conduit à Saint-Gilles-du-Gard ; ces pèlerins-là recevaient l'appellation de « gillots ».
Profondeur historique
Il y a deux ans, à la fin de l'été, Gilles Kepel décide d’entreprendre ce parcours à pied jusqu’à la ville de son saint patron. Chapeau, bourdon, besace, calebasse… Ces deux dernières semaines d’août 2024, entre l’Assomption le 15 août et la fête de la saint Gilles le 1er septembre constituent la matière de Pèlerinage français. Comprendre les failles de notre identité.
Le nouveau livre de Gilles Kepel est aussi bien la topographie des paysages sillonnés par le « gillot » que l’anatomie de la France contemporaine pensée dans sa profondeur historique – du royaume de France chrétien d’où furent lancées les premières croisades à l’Hexagone multiculturel du troisième millénaire sous menace d’un certain islamisme endémique.
C’est de Lunel dans l’Hérault, rappelle l’auteur, cette commune voisine de Saint-Gilles et de son abbatiale, qu’une vingtaine de jeunes Français sont partis rejoindre la Syrie à l’époque de Daech. Alès est une autre commune typique de la région. Avec la fin de l’industrie minière, cette ville jadis emblématique du bassin houiller cévenol, a mis sur le carreau les ouvriers dont beaucoup étaient d’origine nord-africaine.
Faille tellurique
La crise, la misère sociale sont le terreau de la propagande djihadiste, comme elles nourrissent dans le même temps le discours anti-immigrés de l’extrême droite. Pris entre l’enclume de l’islam radical et le marteau du nationalisme identitaire, le Gard, autrefois le département le plus communiste de France (en 1978, tous ses députés sont PCF) vote majoritairement RN. Le Gévaudan, les Cévennes, le pays nîmois… En suivant le sentier Régordane, l’auteur de Prophète en son pays longe une faille tellurique qui devient ici métaphore des lignes de fracture de la société française.
Le commencement de Pèlerinage français est une mise à l’écart, selon le professeur émérite. Né en 1955, Gilles Kepel, quoiqu’il eût atteint l’âge de la retraite, aurait pu être maintenu à son poste à l’ENS, mais il se voit « dégagé pour raisons idéologiques ». Alors qu’on a rayé son nom de l’université – un nom qu’il s’est fait durant près d’un demi-siècle de recherches – c’est sur son prénom qu’il se met à méditer.
Un formidable autoportrait
Coïncidence : ce prénom populaire à sa naissance a carrément disparu des prénoms donnés aux garçons nés en France au moment où il écrit le livre, en 2024. Et Gilles Kepel de se renseigner plus avant sur son saint éponyme : saint Gilles, le confesseur de Charlemagne. Cette retraite brutale de l’enseignement qu’il n’avait pas anticipée le fait réfléchir, il envisage une marche qui mettra la pensée au diapason du corps : « Comme on m’avait arraché ma toge de professeur, j’allais revêtir mon habit de pèlerin. »
Mais il ne s’agit pas ici d’un chemin de Damas, d’une miraculeuse conversion au catholicisme. Gilles Kepel demeure incroyant mais il raconte avec une certaine verve le patrimoine chrétien de la France et les « gens merveilleux » rencontrés en route. Il se raconte surtout lui. « Rejeton d’un Slave et d’une Liguro-provençale », baptisé en douce par son arrière-grand-mère, une grand-mère institutrice, des parents communistes, le père tchèque devenu fervent gaulliste, lui-même ancien trotskyste et arabisant, spécialiste du monde arabe contemporain, condamné à mort par Daech… le politologue nous livre un formidable autoportrait. Tous les chemins mènent à l’homme.
