Livres Hebdo : Vous présidez le 8e Grand Prix Livres Hebdo des Librairies. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Françoise Nyssen : Depuis mon enfance, j’ai toujours eu en tête l’idée de créer un jour une librairie. C’est ma rencontre avec Jean-Paul Capitani qui l’a rendu possible. À l’époque, il souhaitait un lieu culturel, doté d’une librairie, d’un restaurant et d’un cinéma, devenu depuis le Méjan. Lorsque je pense que je peux servir les librairies, au regard de mon histoire, de mes convictions, j’accepte toujours de m’investir. Toute ma vie a été consacrée au livre, à sa diffusion, à son écosystème et à sa régulation. Ce que nous avons bâti avec Jean-Paul autour des éditions Actes Sud en est l’illustration. Durant toute cette aventure, les librairies ont toujours été des partenaires de premier plan. C’est pourquoi il était évident pour moi d’accepter de présider ce prix.
« Les librairies sont essentielles dans un territoire »
Selon vous, le rôle des librairies et les enjeux liés à cette profession sont-ils suffisamment reconnus ?
Je n’en suis pas certaine. Pendant le confinement, par exemple, les librairies ont été fermées tandis que les grandes surfaces et les bureaux de tabac ont été maintenus. Cela prouve bien que leur importance n’est pas assez conscientisée. Pourtant, les librairies sont essentielles dans un territoire. Elles sont des lieux de partage de sens, des lieux où les gens peuvent se rencontrer, rencontrer les auteurs, où les récits se font conseiller et circulent. Il faut dire qu’il n’est pas toujours facile en France de mener des politiques proches des territoires. Quand j’ai été ministre de la Culture, j’ai lancé le plan « La culture près de chez vous », qui m’a valu les critiques de la presse parisienne alors même qu’il s’agissait, par exemple, puisque le plan proposait plusieurs dispositifs, d’insister sur les dynamiques de coopération entre les librairies et les bibliothèques.
Aujourd’hui les libraires, qu’il s’agisse de petites comme de grandes structures, rencontrent des difficultés de taille. Cela vous inquiète-t-il ?
Évidemment, nous sommes alertés par la situation, comme nous l’avons toujours été par souci pour notre écosystème. Je suis quasiment de la génération de Jérôme Lindon, [qui dirigeait les éditions de Minuit et a été le promoteur du prix unique du livre, ndlr]. Ce sont donc des questions qui nous ont toujours animés et des points de vigilance que nous avons toujours portés. C’est aussi ce que nous avons toujours défendu à Actes Sud. Objectivement, je suis inquiète pour des raisons multifactorielles. On en a beaucoup parlé par les temps qui courent mais l’hyper-concentration en France des structures éditoriales et de la distribution est un véritable appauvrissement. À mes débuts, il existait une douzaine de distributeurs, contre environ cinq aujourd’hui. Il faut dire que, contrairement à l’Allemagne, la France met assez peu en avant les petites et moyennes entreprises et les soutient insuffisamment. C’est dommage parce que cela fragilise la chaîne du livre, tandis que la transmission d’un métier, d’une structure, devient de plus en plus complexe à assurer, pour des raisons financières, fiscales et d’organisation.
« Aujourd’hui, les libraires n’ont pas une rémunération des plus gratifiantes »
Quels sont, selon vous, les risques lorsque cet équilibre se fragilise ?
C’est bien simple : l’édition n’existe pas sans librairies. Elles sont absolument indispensables. Dans cet écosystème, l’ensemble des acteurs est important : les éditeurs, qui prennent le risque de faire des investissements sur le temps long ; les auteurs sans qui les livres ne pourraient pas exister ; et les libraires qui s’en font les relais auprès des lecteurs. Mais aussi la presse, les influenceurs, les bibliothécaires… Si nous n’arrivons pas à nous entendre, c’est toute la chaîne qui s’en trouve fragilisée, laissant entrer les prédateurs. On le constate notamment avec le marché du livre d’occasion, où des acteurs tels que Momox bouleversent nos équilibres, en plus d’avoir un coût écologique gravissime.
Françoise Nyssen, présidente du Grand prix Livres Hebdo des librairies 2026- Photo OLIVIER DION
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Est-ce à dire que la réponse aux difficultés du secteur passe avant tout par une approche collective ?
Aujourd’hui, les libraires n’ont pas une rémunération des plus gratifiantes. Ne pas les considérer, ou les considérer comme un maillon du bas de la chaîne du livre n’est pas envisageable. Dans une situation comme la nôtre, et pour reprendre Hannah Arendt, il est nécessaire d’agir et d’inventer de nouvelles coopérations fondées sur l’intelligence du faire ensemble. Certes, la situation financière est difficile, mais il ne faut pas oublier que la culture est une compétence partagée : le budget du ministère de la Culture équivaut à celui des collectivités territoriales dans ce domaine. Il nous faut donc coopérer avec toutes les instances capables d’accompagner ce qui constitue l’une des principales richesses de notre territoire : la culture.
Selon vous, quels seraient les leviers concrets à activer ?
Je crois qu’il est nécessaire de travailler avec les libraires et de leur offrir les conditions nécessaires pour travailler dignement. De nombreux facteurs échappent à notre maîtrise, et certains peuvent directement impacter l’économie des librairies, outre les conditions commerciales ou la surproduction. C’est notamment le cas de la propriété des murs : un libraire propriétaire de ses murs sera toujours dans une meilleure situation que s’il dépend d’un loyer susceptible d’augmenter à la faveur de la gentrification et de la pression immobilière. Il est également nécessaire de trouver de nouveaux moyens de faire venir les gens en librairie. Pour des raisons parfois plus psychologiques que financières, certaines personnes ne se sentent pas autorisées à en pousser la porte. C’est dans cette logique que, lorsque j’étais ministre de la Culture, j’ai porté le projet du pass Culture, essentiellement testé, dans sa phase d’expérimentation, sur des territoires éloignés ou démunis. Il faut faire preuve d’imagination : mener des politiques de terrain, ou créer des dispositifs de soutien comme la défiscalisation des loyers. Le champ est libre ! Rappelons-nous de la loi Lang sur le prix unique du livre, amenée à l'initiative des professionnels du secteur, soutenus à l'époque par le pouvoir politique.