Méditations hugoliennes. « En toute humilité, je suis lié à Hugo » : d'emblée, François Cheng place On aurait pu se rencontrer sous le signe d'une filiation poético-spirituelle. Loin de toute posture narcissique, il revendique une parenté d'âme avec Victor Hugo, fondée sur une même vocation de « poète orphique », chargé de relier les vivants et les morts. L'ouvrage naît d'un épisode concret : un tableau offert en 2004 à l'auteur par l'arrière-arrière-petite-fille de Victor Hugo - qui porte le prénom de la fille que pleura tant le poète, Léopoldine. Longtemps perdu puis retrouvé après la mort de son épouse Micheline en 2024, ce tableau devient pour Cheng un symbole de résurrection. À partir de cette expérience intime, il développe une méditation sur Les contemplations, qu'il lit comme un « grand livre organique possédant une exceptionnelle unité, un livre de mort et de vie ». La disparition de Léopoldine marque, selon lui, le basculement de Victor Hugo vers une parole universelle : le poète devient passeur entre les mondes. Mais On aurait pu se rencontrer, construit à rebours, dépasse le commentaire littéraire, et sa seconde partie éclaire la première. À 96 ans, Cheng y confie sa propre expérience : la maladie puis la perte de son épouse, le sentiment de finitude, la quête de sens. De son arrivée à Paris en 1948, à 19 ans, sans connaître un mot de français, à son élection à l'Académie française en 2002, l'écrivain, poète et calligraphe retrace une vie de fidélité à la langue, de même que les rencontres qui ont jalonné cette existence. Il évoque aussi, avec sobriété, le quotidien partagé- jusqu'aux gestes les plus simples, comme ces trajets en bus 68 vers la Grande Épicerie du Bon Marché- auprès de Micheline, raison d'être du livre, qu'il a accompagnée durant plus de dix ans dans les tourments de la maladie d'Alzheimer. Mélange de poésie, de réflexion philosophique et d'autobiographie, on peut reprocher au livre de François Cheng une certaine emphase et une admiration sans réserve pour Hugo dans la première partie. Là où notre époque, qui ne pardonne rien, tend à ne pas dissocier l'homme de l'œuvre. Mais cette ferveur, proche de l'idéalisation, fait aussi la force de ce récit : elle lui confère une intensité et une sincérité rares, lesquelles lui donnent, outre son versant intime, une dimension presque testamentaire.
On aurait pu se rencontrer
Albin Michel
Tirage: 50 000 ex.
Prix: 18,90 € ; 230 p.
ISBN: 9782226513649
