Buchmesse 2013

Francfort : Amazon en fond d’écran

La Foire internationale du livre de Francfort, 2013. - Photo OLIVIER DION

Francfort : Amazon en fond d’écran

La montée de la dématérialisation des échanges et du livre, le poids croissant d’Amazon transforment la Foire de Francfort qui s’est tenue du 9 au 13 octobre. Beaucoup d’éditeurs aiment désormais faire la démonstration de leur savoir-faire en y invitant leurs auteurs.

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Par Anne-Laure Walter,
Créé le 18.10.2013 à 00h00,
Mis à jour le 09.04.2014 à 17h41

A défaut de « big books » aux folles enchères lors de la foire professionnelle de Francfort, qui s’est tenue du 9 au 13 octobre, il y a eu une « big issue », avec la question du poids croissant d’Amazon et du positionnement à avoir par rapport au géant de l’e-commerce. D’autant que pour une fois Amazon était présent à une conférence. Son vice-président pour les contenus Kindle, Russ Grandinetti, est intervenu au début du séminaire de Publishers Launch (voir p. 22), la veille de l’ouverture officielle de la manifestation. Son propos était surtout de prôner une tarification adaptée à l’univers du numérique, où la musique, la vidéo ou des jeux comme Angry birds sont en concurrence avec le livre. Projetant la photo d’un livre français - choix qui ne doit rien au hasard une semaine après le vote en France d’une proposition de loi sur les frais de port dirigée contre Amazon -, il a indiqué qu’Un avion sans elle de Michel Bussi (Pocket) était deux fois plus cher sur Kindle qu’en poche. Dans ces conditions les lecteurs « choisiront probablement Angry birds. Le livre doit être une option attractive ou nous serons oubliés », a-t-il averti.

En amont de la Foire, les attaques contre Amazon avaient été nombreuses, notamment de la part du célèbre agent littéraire Andrew Wylie ou, plus étonnant encore, du directeur de la manifestation, Jürgen Boss, dès la conférence de presse inaugurale. «Avec les problèmes du franco de port d’une part et des impôts et taxes de l’autre, cette question d’Amazon s’est révélée une sorte de fil rouge de cette édition, justifiait-il à l’issue de la Foire. Il est important d’être attentif aux positions de l’Europe, car la diversité culturelle est un enjeu crucial.»

Une teinte politique

D’un autre côté, les dirigeants des grands groupes comme Markus Dohle (Penguin Random House, voir p. 23)) ou Arnaud Nourry (Hachette) louent le travail d’un « partenaire » essentiel dont ils ne peuvent se passer. Rendez-vous commercial pour les professionnels du livre du monde entier, cette année Francfort a pris plus encore que les éditions précédentes une teinte politique, accueillant même un commissaire européen, Michel Barnier.

Ces réflexions autour d’Amazon et du numérique transforment peu à peu la Foire. Le haut lieu des échanges de droits est finalement assez froid et désincarné avec son anonyme hall aux agents et ses bureaux interchangeables. Et jusqu’ici, l’auteur était présent, au mieux, grâce à une photo sur un stand et, le plus souvent, sur une ligne d’un contrat de cession. On croise pourtant de plus en plus souvent des écrivains dans les allées. Dans le nouvel univers dématérialisé, il s’agit de réinsuffler un peu d’humanité.

Humain

Ainsi, alors que la relation auteur-éditeur a été mise à mal ces dernières années, entre les discussions autour des contrats et la montée de l’autoédition via Amazon - un des principaux sujets de la Foire 2013 (1) -, les éditeurs profitent de Francfort pour faire valoir leur savoir-faire professionnel à leurs auteurs vedettes. Fleuve noir avait invité Gilles Legardinier pour une visite de la Foire suivie d’un repas avec ses éditeurs étrangers. « Ce dîner restera un grand moment pour moi, raconte l’auteur de Demain j’arrête !, traduit en 11 langues. Mes éditeurs avaient réservé un salon à l’Opéra, le décor était superbe et j’ai eu du mal à réaliser que tous étaient là pour mes histoires. Je savais que j’étais publié dans beaucoup de pays, mais c’est devenu très concret et très humain d’un seul coup. »

A quelques allées de là, sur le stand des Presses de la Cité, un pot était donné en l’honneur de Michel Bussi, dont Un avion sans elle a été vendu dans 19 pays. Le directeur adjoint du domaine français Denis Bourgeois a joué les guides pour son auteur dans cette foire « à dimension impressionnante sans qu’il y ait une sensation de foule en raison de l’absence du public », selon Michel Bussi, ravi de la balade.

Chinois

Il n’y a pas que les éditeurs français à emmener des auteurs dans leurs bagages. L’entreprise privée d’édition chinoise Shanghai 99 a invité à Francfort deux de ses auteurs les plus renommés, Xiao Bai et la romancière Wang Anyi (cinq livres parus chez Picquier et Bleu de Chine). Beaucoup d’écrivains sont également présents à la Foire, qui se transforme en salon grand public le week-end, en raison d’une invitation des organisateurs, comme Yasmina Khadra pour le prix décerné à l’adaptation cinématographique de L’attentat, ou à l’occasion d’une tournée en Allemagne comme le prix Goncourt Jérôme Ferrari.

« Parmi nos objectifs pour 2014, nous voulons porter plus d’attention aux auteurs, confirme en bilan de la Foire, Jürgen Boss. Ils ont à la fois besoin d’échanger entre eux et d’être en contact avec leurs lecteurs et avec les éditeurs de tous pays. Les éditeurs en amènent de plus en plus. » Chaque année, Ken Follett rencontre ainsi ses éditeurs internationaux, européens en majorité. Cette année ils ont échangé sur le planning et le dispositif de promotion du troisième volet de la trilogie du Siècle, que Laffont publiera à la fin de septembre 2014.

Un marché assez mou

Si les échanges entre coéditeurs ont toujours été nourris, le marché reste assez mou, les équipes réduites et présentes sur un temps restreint : la crise est passée par là. Les éditeurs français ne se plaignaient pas mais ne débordaient pas non plus d’enthousiasme, qualifiant cette édition de « calme » (Gilles Haéri, Flammarion), « pas folle » (Manuel Carcassonne, Stock) en matière de fictions étrangères. Gallimard s’est cependant démarqué, là où l’on attendait davantage Denoël ou Les Escales, en gagnant les enchères pour un roman populaire de qualité, Girl runner de Carrie Snyder, sur une centenaire ancienne championne olympique.

Plusieurs titres français ont attiré l’attention comme L’extraordinaire voyage du fakir… (voir ci-contre) mais aussi Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre (Albin Michel) sur toutes les listes des prix littéraires, Alors voilà du jeune interne Baptiste Beaulieu (Fayard), le polar Terminus Belz d’Emmanuel Grand (Liana Levi) en librairie le 9 janvier ou Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin (Guérin), montrant l’attrait pour Compostelle dans le monde entier. La palme d’or à La vie d’Adèle, film vendu dans une cinquantaine de pays, a bien aidé la cession des droits du Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh avec, selon Jean Paciulli, le DG de Glénat, « trois grosses cessions avant la Foire et onze ventes pendant ». La France et l’Europe se font en effet de plus en plus remarquer sur le marché des droits, comme en témoigne, selon Jürgen Boss, du désir des Anglo-Saxons de se rapprocher géographiquement de leurs stands. Ils pourraient quitter le hall 8 en 2015. <

(1) Voir LH 968 du 4.10.2013, p. 14-17.

Dans les stands

Photo PHOTO : A.-L. WALTER/LH

Auteur cherche éditeur

Quand on est autoédité, on ne dispose évidemment pas de la qualité d’un service de droits d’une maison d’édition. Vive le système D pour cet auteur qui s’est promené dans les allées de Francfort avec sa valise en carton et ce tee-shirt portant l’inscription en anglais quand il était dans le hall 8 des Anglo-Saxons, en français quand il sillonnait le Hall 6 : « Ecrivain allemand recherche éditeur étranger. »

Photo PRESSES DE LA CITÉ

Michel Bussi, écrivain populaire

L’auteur d’Un avion sans elle était à l’honneur sur le stand des Presses de la Cité, jeudi 10 octobre. «C’est amusant de voir les collègues et les univers très français comme ceux de Françoise Bourdin et de Christian Signol vendus à l’étranger et déclinés dans toutes les langues, a-t-il déclaré. L’idée que les Coréens ou les Russes aient envie d’entendre parler de Dieppe est assez jouissive. »

Photo PHOTO O. DION

Le Nobel pour Alice Munro et les éditions de l’Olivier

C’est sur le stand suédois qu’Olivier Cohen, le P-DG de L’Olivier (à gauche), a appris jeudi 10 octobre que pour la première fois il comptait un prix Nobel dans son catalogue. Le voici avec Olivier Bétourné (à droite), le P-DG du Seuil, en pleine coordination des remises en place des titres de l’auteure en grand format et en poche chez Points.

Le Brésil à vélo…

Photo PHOTO O. DION

Le pavillon du Brésil, invité d’honneur de la Foire, a rendu hommage à l’architecture d’Oscar Niemeyer, évitant les clichés : soleil, plages de sable fin et samba. Le prochain pays mis en avant par la Foire, du 8 au 12 octobre 2014, sera la Finlande.

… et Paolo Coelho en bus

Omniprésent en photo sur les bus et dans les stands, le romancier Paulo Coelho a refusé de participer à la Foire pour protester contre le choix des écrivains brésiliens présents dans la délégation officielle. Il a dit qu’il ne voulait pas être un « Zorro brésilien ou un Lone Ranger », dans le cadre d’une délégation qui en « exclut tant d’autres ».

Photo PHOTO O. DION

Michel Barnier bien accueilli

Si la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, n’est toujours pas venue à Francfort, un commissaire européen, Michel Barnier, chargé du marché intérieur, s’est déplacé le 11 octobre et a rassuré les éditeurs sur l’engagement de la Commission pour défendre le commerce du livre et le droit d’auteur. A sa gauche, Vincent Montagne, président du SNE.

A.-L. W.

Photo PHOTO C. COMBET/LH

Made in France : d’Harry Quebert à Puértolas

La vérité sur l’affaire Harry Quebert (Fallois) a été l’un des « big books » de la Foire 2012, suscitant des enchères allant jusqu’à 100 000 euros en Espagne et des cessions en pas moins de 32 langues. Un an après, les acquéreurs sont-ils rentrés dans leur frais ?

A ce jour, le roman du Suisse Joël Dicker a été commercialisé dans 9 langues. Il se vend bien en Europe et sortira en Grande-Bretagne chez MacLehose Press en mai 2014. Cet été, il était en tête des meilleures ventes en Espagne, où Alfaguara a dépassé les 100 000 ventes, ainsi qu’en Italie : « Le premier tirage était de 35 000 exemplaires et, après 20 réimpressions, nous atteignons les 400 000 exemplaires », précise Elisabetta Sgarbi chez Bompiani. Il vient de paraître chez Piper en Allemagne où, s’il démarre moins vite que dans le sud de l’Europe, il s’affichait à la 11e place au début d’octobre dans le classement du Spiegel.

Un tel succès attire l’attention sur le potentiel des romans francophones. « Ce titre a changé le regard que les étrangers portent sur la littérature en langue française, montrant qu’elle pouvait proposer quelque chose de nouveau, du roman plus globalisé. Depuis un an, on voit que les éditeurs guettent le prochain Dicker, affirme la scoute littéraire Cristina De Stefano. J’ai vu des Anglo-Saxons venir visiter les allées françaises. » Cette année, dès juillet, un autre roman français a affolé les éditeurs étrangers. Au Dilettante, Romain Puértolas et son fakir coincé dans une armoire Ikéa avaient engrangé 30 cessions avant même sa parution, avec des enchères proches des 300 000 euros en Allemagne et 100 000 en Espagne. A.-L. W.

Des plateformes numériques à la conquête du monde

Les deux programmes de conférences précédant Francfort illustraient deux états de l’édition. D’un côté, Contec organisé par la Foire, qui remplaçait au pied levé TOC (Tools for Change, O’Reilly), a fait l’effort d’être plus européen, et d’exposer nombre de projets à peine lancés ou en devenir (plateforme Tolino en Allemagne, MO3T en France, financement de start-up). En ouverture, un improbable blogueur/expert allemand de l’Internet, qui démarrait le lendemain sa plateforme de lecture en streaming et d’autoédition, a laissé perplexe. Plus solide, le P-DG de l’éditeur américain Wiley, en pleine réorganisation, expliquait le dilemme des groupes attachés à la publication papier traditionnelle mais aussi pleinement lancés dans la diffusion numérique.

A la conférence Publishers Launch de la lettre d’informations américaine Publishers Marketplace, l’affaire était déjà tranchée : vue des Etats-Unis, la domination de la vente sur Internet et du livre numérique dans les pays anglophones est un fait acquis. Il s’agit maintenant de savoir quand les autres bassins linguistiques vont basculer sous la pression d’Amazon et de ses satellites. L’Allemagne était vue comme très prometteuse. Goodreads, réseau social spécialisé dans le livre, racheté au printemps par Amazon, est venu expliquer que près de la moitié de ses membres se trouvent hors des Etats-Unis. Idem pour les plateformes de publication Wattpad et Scribd, qui ont démarré à la frange du piratage, et viennent maintenant proposer leurs millions de lecteurs aux éditeurs du reste du monde. H. H.

Forum : pour Markus Dohle, "big is bad"

Une leçon d’optimisme : lors de la rencontre le 9 octobre à Francfort autour du classement annuel Livres Hebdo de l’édition mondiale, le P-DG de Penguin Random House a présenté le premier groupe mondial de littérature générale comme une somme de petits artisans au service de la création.

Markus Dohle - Photo OLIVIER DION

Pour sa première conférence publique mercredi 9 octobre, à Francfort, Markus Dohle, le P-DG du nouveau groupe d’édition Penguin Random House (PRH), a séduit l’auditoire, composé de près de trois cents professionnels. Ce forum était organisé par les magazines partenaires du classement annuel Livres Hebdo de l’édition mondiale (1), en coopération avec la Frankfurt Academy. Répondant d’une façon vivante, mêlant humour et formules chocs, aux questions des journalistes de la presse professionnelle, l’Allemand de 45 ans, jusqu’alors très discret dans les médias, a dès le lendemain fait la Une de tous les quotidiens distribués dans la foire. Il a même fait l’objet d’une chronique dans The Bookseller Daily at Frankfurt, titrée « Magic Markus » - en référence au film de Steven Soderbergh sur le strip-tease masculin avec Channing Tatum -, dans laquelle l’agente Daisy Frost raconte comment, pendant cette conférence, elle a fantasmé sur le couple qu’ils pourraient former, étrennant sur son carnet de notes sa nouvelle signature, « Mrs Daisy Dohle ».

Le 9 octobre, Markus Dohle, le P-DG allemand de Penguin Random House, répond aux questions des journalistes de la presse professionnelle internationale. - Photo OLIVIER DION

Mais au-delà de l’opération séduction, le but de la rencontre était d’expliquer la stratégie du nouveau numéro un mondial de l’édition généraliste constitué en juillet 2013 par la fusion de Random House, la branche édition du géant allemand des médias Bertelsmann, avec Penguin, la filiale généraliste de Pearson. Une stratégie qui, étant donné la taille du groupe, qui publie 14 000 nouveaux titres par an, aura un impact sur le marché mondial. Markus Dohle a d’abord décrit ce poids lourd de l’édition comme « deux communautés de petites et moyennes maisons qui vont se fondre en une seule grande », aimant à présenter PRH comme une somme de petits artisans, 250 maisons quand même, au service des auteurs. Car selon lui, « big is bad » dans le domaine de la création. « Mais cette organisation nous permet aussi, dans un marché où il faut miser sur l’innovation, de l’appliquer à grande échelle et de mettre cette grosse machine en œuvre pour que les auteurs et leurs livres touchent les lecteurs. »

Markus Dohle s’est à plusieurs reprises réjoui de la réunion de ces « marques trophées » que sont Penguin et Random House. « Dans notre travail, cette fusion n’a rien changé et nous avons réussi, à l’issue de ce premier trimestre ensemble, à ce que le changement se fasse en douceur, que l’atterrissage soit tranquille, a-t-il précisé, minimisant l’onde de choc qu’est la création d’un supergéant international. Nous ne voulions pas perturber le travail de nos équipes. »

L’innovation est la clé du développement du groupe. Mais, « aujourd’hui, 80 % du chiffre d’affaires de l’édition provient du livre physique et 20 % du numérique, a-t-il rappelé. Le print sera toujours le cœur de notre travail, qu’il représente 60 % du marché ou 50 % ou 40 %. Nous continuerons à investir dans l’édition papier. »

La nouvelle croissance

Plein d’optimisme sur l’avenir du secteur, Markus Dohle a évoqué les marchés ciblés par PRH : « Le domaine hispanophone est notre priorité ainsi que le Brésil, où Penguin est déjà bien implanté. Nous travaillons aussi en Asie, mais la stratégie en Chine est différente et nous en sommes plus au stade d’apprentissage de la culture locale. » Quant au marché européen : « Il est mature et vous devriez être optimistes, a-t-il lancé. Car aujourd’hui, la stabilité, c’est la nouvelle croissance ! »

Interrogé par Livres Hebdo sur les nouveaux acteurs du marché que sont Google, Apple ou Amazon, il est resté très consensuel, louant la saine compétition et les nouveaux modèles qu’ils ont apportés à l’édition. Répondant à la sortie de l’agent Andrew Wylie qui, dans une interview accordée au magazine The New Republic, exhortait les éditeurs à «se retirer d’Amazon», il n’a évidemment pas tiré sur un partenaire qui représente outre-Atlantique un quart des ventes de livres. « Je respecte leur esprit d’entreprise et d’innovation, a-t-il déclaré. Nous préférons la coopération à la confrontation car notre but en tant qu’éditeur est de connecter l’auteur au lecteur, de rendre nos livres accessibles partout et à tous. » A.-L. W.

(1) Livres Hebdo, Publishers Weekly, The Bookseller, Buchreport, PublishNews Brazil.



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