Le 26 janvier 2026, la société EP Group, holding de l’homme d’affaires tchèque Daniel Křetínský, a lancé une offre publique d’achat (OPA) sur Fnac Darty, assortie d’un seuil unique : le franchissement de 50 % du capital ou des droits de vote, à défaut de quoi l’offre serait caduque. Derrière ce mouvement boursier se dessine une ambition industrielle : reconfigurer la chaîne de valeur du livre, de l’édition à la distribution, en passant par la donnée client, devenue un actif stratégique du commerce.
Une opération capitalistique à portée systémique
Sous l’apparence d’un simple montage financier, c’est une recomposition profonde du paysage culturel et concurrentiel français qui se joue. Fnac Darty, qualifié par la Commission européenne de premier distributeur de livres francophones dans l’Espace économique européen, constitue un maillon central de la diffusion du livre.
Son modèle repose sur un réseau multicanal dense – plus de 1 500 points de vente dans 14 pays, un e‑commerce puissant et une logistique intégrée – doublé d’une forte valorisation de la donnée client via Retailink, sa régie média interne, qui aurait généré près de 100 millions d’euros de revenus en 2024. Cette combinaison distribution-data place Fnac Darty au cœur des arbitrages de visibilité des œuvres, bien au‑delà du seul critère prix, encadré par la loi Lang.
Un empire éditorial en gestation
Déjà dans l’orbite de Křetínský via Czech Media Invest depuis 2023, Editis était présenté comme le « deuxième groupe d’édition français » lors de son rachat par Vivendi en 2018. Il fédère 53 maisons d’édition (Robert Laffont, Plon, Le Cherche midi, Nathan…), et s’appuie sur Interforum, qui assure la diffusion‑distribution de près de 135 millions d’exemplaires par an. Ce dispositif relie quotidiennement éditeurs et libraires et confère au groupe un rôle de pivot dans l’accès aux catalogues.
Editis aura changé plusieurs fois de mains – Wendel, Planeta, Vivendi – avant d’être cédé à IMI, filiale d’International Media Invest, à la suite des engagements exigés par Bruxelles dans le dossier Vivendi/Lagardère (cession d’Editis et de Gala). L’approbation du rachat d’Editis par Daniel Křetínský s’est faite sur la base d’une participation seulement minoritaire dans Fnac Darty, jugée alors insuffisante pour lui conférer un contrôle et donc pour caractériser des risques concurrentiels avérés.
Une zone grise concurrentielle
La convergence entre édition, distribution et exploitation de la data ouvre un front inédit pour les autorités de concurrence, en particulier sur le terrain de la concentration verticale. Editis fournirait les livres, Fnac Darty en maîtriserait la diffusion, la mise en avant en magasin et en ligne, ainsi que le ciblage marketing fondé sur la donnée client.
Lors de l’examen du rachat d’Editis, la Commission avait déjà réalisé une analyse verticale en tenant compte, en amont, des marchés de vente de livres par les éditeurs aux revendeurs, où Editis figure parmi les tout premiers acteurs, et, en aval, des marchés de vente de livres aux consommateurs, sur lesquels Fnac Darty occupe une position clé. Le risque identifié était celui d’un verrouillage par les intrants : discrimination possible des librairies concurrentes de Fnac Darty (remises moindres, conditions commerciales dégradées, partenariats exclusifs, priorité sur les best‑sellers ou les tournées d’auteurs au bénéfice de Fnac Darty).
Si la Commission avait conclu à l’absence d’incitation suffisante pour qu’Editis mette en œuvre une telle stratégie dans un contexte de participation minoritaire, elle a pris soin de préciser que son analyse pourrait évoluer en cas de prise de contrôle de Fnac Darty par Daniel Křetínský. L’OPA actuelle l’invite donc à revisiter, à dossier ouvert, sa grille d’analyse du risque de verrouillage dans la mise en avant des ouvrages.
Souveraineté culturelle et puissance des plateformes
Au‑delà de la technique du contrôle des concentrations, se superposent des enjeux de souveraineté culturelle et numérique. La montée en puissance d’acteurs étrangers, de JD.com (via Ceconomy) à Amazon, que Bruxelles identifiait déjà comme un client majeur d’Editis, illustre la dimension stratégique de la distribution de biens culturels et de la maîtrise des données associées. Fnac Darty apparaît dès lors comme un actif culturel et informationnel sensible, à la croisée des politiques industrielle, culturelle et de concurrence.
Le livre, régulé par la loi du 10 août 1981 sur le prix unique, demeure un secteur particulièrement attentif à la pluralité des catalogues et à la diversité des points de vente, ce qui rend toute intégration verticale dans la chaîne de diffusion politiquement délicate. Le débat renvoie au précédent Alstom/Siemens, où l’argument de souveraineté et de champion européen s’est heurté au droit de la concurrence, la Commission refusant de sacrifier la diversité et l’accès au marché sur l’autel de la consolidation.
Une issue ouverte
La promesse est celle de l’émergence d’un champion intégré du livre, plus robuste face aux plateformes, et capable d’investir massivement dans la logistique, l’omnicanal et la valorisation des données. Le risque, en revanche, est celui d’un verrouillage progressif du marché, alimenté par des préférences internes, des discriminations plus subtiles et une asymétrie d’information, au détriment des libraires indépendants et des éditeurs de taille moyenne.
Toute la question est alors de savoir si la régulation saura encadrer ce nouveau géant du livre, sans brider l’investissement indispensable à la compétitivité de la filière, et sans fragiliser l’écosystème qui fait encore la richesse de la bibliodiversité française.
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