Quelques jours après les fêtes de fin d’année, l’heure est au bilan pour les librairies. Alors que le climat économique et la fréquentation, jugés plutôt en demi-teinte tout au long de l’automne, pouvaient laisser présager une fin d’année difficile, nombre de libraires dressent finalement un constat plus encourageant que prévu. Les ventes ont été portées par la mobilisation d’une clientèle fidèle, toujours convaincue que le livre reste un incontournable de Noël.
« D’après Gfk, les librairies de niveau 1, dont nous faisons partie, ont connu un mois de décembre en progression positive, avec + 0,21 % par rapport à décembre 2024 », indique Thomas Jobbé-Duval, directeur général des librairies La Procure. Alors que ce dernier, interrogé à la mi-décembre, formulait des prédictions moins optimistes, la dynamique observée en librairie lui a favorablement donné tort.
« Pour La Procure, le mois de décembre a été un très bon mois, avec une fréquentation en hausse de 6 %, par rapport à décembre 2024, à Mézières et Versailles, et de + 10 % à Lyon et à Paris Saint-Lazare », détaille-t-il. Une « bonne surprise » que le directeur général attribue aux « orientations stratégiques », à savoir la réorganisation des équipes et les efforts de communication, engagés ces derniers mois. Une stratégie qui, selon lui, a largement contribué aux performances enregistrées lors de cette période cruciale, qui bénéficiait cette année d’un jour supplémentaire.
« Nous avons eu un super mois de décembre »
Même satisfaction à la librairie Passerelle, à Dole. « Nous avons eu un super mois de décembre. Dès le 1er décembre, nous avons accueilli beaucoup de monde, de façon très constante », témoigne son dirigeant, Matthieu Cascaret. Résultat, l’établissement affiche une hausse de 13 % de son chiffre d’affaires par rapport à 2024.
Après un mois d’octobre difficile, le libraire se réjouit ainsi de « terminer l’année positivement ». « Je pense que les clients ont été assez patients pour attendre la fin de l’année et se faire plaisir à ce moment-là », analyse-t-il, évoquant un phénomène déjà observé lors des vacances estivales.
À Rennes, la librairie Le Failler a connu une dynamique comparable, bien que plus tardive. « Alors que la première semaine du mois de décembre a été compliquée, il y a eu, autour du 8 décembre, un véritable déferlement », décrypte Dominique Fredj, gérant de l’enseigne. Grâce à cette affluence, la librairie a finalement connu un mois de décembre « comme on en avait peu connus, avec des progressions jamais vues ».
« On s’attendait à un peu mieux »
Après des mois de rétention d’achats, la clientèle semble donc s’être, en dernière minute, précipitée vers les librairies. « Nous avons vécu une parenthèse enchantée », confirme Dominique Fredj, précisant que la dynamique s’est poursuivie entre Noël et le jour de l’An, mais aussi au-delà. « Finalement, nous avons enregistré un chiffre d’affaires en progression par rapport à l’année dernière, qui était déjà une année durant laquelle nous avions battu tous les records. Aujourd’hui, notre progression est même supérieure à celle décrite par Gfk pour les librairies de niveau 1 », poursuit le libraire.
Ce regain d'activité est également observé du côté de la librairie La Vie Immédiate, ouverte en février dernier à Charenton-le-Pont, qui connaissait cette année son premier Noël. « Nous sommes ravis, les résultats sont au-dessus de ce que nous espérions », fait savoir Simon Payen, codirigeant de l’établissement, soulignant que l’ensemble des libraires avec lesquels il a pu échanger confirment une tendance similaire.
Portée par plusieurs locomotives, dont le Goncourt 2025, particulièrement prescripteur malgré un prix plus élevé que la moyenne (25 euros), ou encore par le phénomène Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon, la librairie a réalisé environ 20 % de son chiffre d’affaires sur cette seule période.
Le tableau apparaît toutefois plus contrasté pour certains établissements. « On s’attendait à un peu mieux », reconnaît Thomas Auxerre, gérant de la librairie L'Amandier, à Puteaux. Si l’établissement affiche un chiffre d’affaires en progression par rapport à l’an dernier, « notamment grâce aux commandes passées par les entreprises », le libraire pointe néanmoins une baisse significative du panier moyen et une évolution des comportements d’achat.
« Les gens ont davantage pris deux ou trois poches plutôt que deux ou trois grands formats »
« Le livre reste populaire, mais les gens ont davantage pris deux ou trois poches plutôt que deux ou trois grands formats », observe-t-il. Et si les ouvrages estampillés d’un bandeau rouge ont su trouver leur public, parfois mieux que les années précédentes - c’est le cas de Laurent Mauvignier, Goncourt 2025, Nathacha Appanah ou encore Emmanuel Carrère -, d’autres titres annoncés comme de futurs succès se sont révélés plus décevants qu’attendu.
Le rayon beaux-arts, en particulier, suscite de plus en plus d’inquiétudes. « Plus les mois passent, moins on sait quoi en faire, même à Noël », se désole Thomas Auxerre. Un constat partagé par Thomas Jobbé-Duval, qui indique que ce segment a enregistré, au sein des librairies La Procure, « la moins bonne performance ». À quelques exceptions près, chez certains acteurs spécialisés qui, à l’image de la librairie Le Failler, font état d’un rayon dynamique avec de « très bonnes ventes sur le fonds. »
S’appuyant sur les données de l’Observatoire de la librairie, Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, confirme que « décembre 2025 a été un bon mois, avec une progression moyenne de + 3,9 % ». Un résultat à relativiser néanmoins, dans la mesure où la comparaison avec le mois de décembre 2024, qui affichait, à l'époque, un bilan de -4,2 %, témoigne plutôt d'un rééquilibrage « à la décimale près ».
« La littérature et le polar SF tirent clairement le marché »
Sur l’ensemble de l’année 2025, le marché du livre en librairie affiche, selon le délégué général, une légère progression de + 0,4 %, en comprenant la vente de produits hors livres. Néanmoins, cette évolution, masque, sur le livre uniquement, un recul des volumes de titres écoulés. « Le chiffre d’affaires augmente, mais le nombre de livres vendus baisse de 0,7 %. L’équilibre du marché repose donc essentiellement sur l’évolution des prix », analyse Guillaume Husson, rappelant que ceux-ci ont progressé de 1,2 %, suivant de près l'évolution du taux d'inflation.
L’analyse sectorielle confirme par ailleurs une forte concentration de la croissance. « La littérature et le polar SF, avec le phénomène Freida McFadden, tirent clairement le marché », observe le délégué général du syndicat. En hausse de 4 %, la littérature représente près de 30 % du chiffre d’affaires des librairies, tandis que le polar et la science-fiction, qui pèsent pour 6 % du chiffre d'affaires, ont eux aussi progressé de 4 %.
À l’inverse, « la plupart des autres secteurs éditoriaux sont en baisse », alerte-t-il, citant la bande dessinée, le manga, la jeunesse ou encore les sciences humaines, ces rayons d'ordinaire piliers qui ont pourtant connu, sur l'ensemble de l'année 2025, un net recul.
« Un tableau en demi-teinte »
Toujours d'après les données de l'Observatoire de la librairie, de fortes disparités selon la taille des librairies et les territoires ont également été observées. Les petites librairies apparaissent particulièrement fragilisées, avec un chiffre d’affaires en recul moyen de 3 %. Tandis que les établissements situés dans les petites villes et dans l’agglomération parisienne résistent mieux que ceux implantés dans des villes de taille moyenne. « C’est un tableau en demi-teinte, résume Guillaume Husson. Si l’on peut se satisfaire du mois de décembre et de l’équilibre global de la profession, plusieurs points de vigilance, voire d’alerte, demeurent. »
D’autant que cette relative stabilité du chiffre d’affaires ne suffit pas à sécuriser durablement les équilibres économiques. « Sur le plan économique et financier, faire un bon mois de décembre signifie moins de problèmes de trésorerie au printemps, les libraires gagnant de l'argent sur environ trois mois de l'année seulement, rappelle Guillaume Husson. Sur l'année, cela ne crée pas davantage de marges et reste donc insuffisant pour couvrir la hausse des charges ».
Cette fragilité nourrit selon lui une inquiétude persistante pour l'année 2026 : le risque d’impasses de trésorerie susceptibles de fragiliser, voire de contraindre à la fermeture, des librairies pourtant économiquement viables.
