France/Allemagne

En marche pour Francfort

Le 1er février, Marc Trévidic intervenait à Hambourg lors d’une rencontre organisée par le festival culturel franco-allemand Arabesques et la Bucerius Law School pour présenter son livre Ahlam. - Photo ARIAN HENNING

En marche pour Francfort

En amont de l’invitation d’honneur de la France à Francfort, du 11 au 15 octobre prochains, 200 auteurs français sillonnent l’Allemagne au premier semestre à la rencontre du public d’outre-Rhin. Cette programmation s’appuie sur plusieurs éditeurs qui apprécient l’édition française pour sa diversité, de Michel Houellebecq à Astérix en passant par Yasmina Reza et Didier Eribon.

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Par Gilles Bouvaist,
Créé le 10.02.2017 à 00h00,
Mis à jour le 10.02.2017 à 09h44

Les livres demeureront-ils le dernier refuge de la relation franco-allemande ? Au cours d’une année riche en suspense électoral des deux côtés du Rhin, les deux pays tentent de soutenir cette élusive notion grâce à un ambitieux programme d’échanges. Avec pour point culminant la Foire de Francfort, du 11 au 15 octobre prochains, dont la France est l’invitée d’honneur : ce sera "l’aboutissement d’une programmation riche et diversifiée", affirme Paul de Sinéty, commissaire général de l’opération "Francfort en français", menée sous l’égide de l’Institut français.

Avant le lancement officiel de la manifestation par le Premier ministre Bernard Cazeneuve, le 13 février, à l’ambassade de Berlin, les festivités ont déjà commencé avec une série de rencontres destinées à faire découvrir des voix moins familières aux lecteurs allemands : un colloque autour des littératures francophones du Sud à Francfort, "Litprom", a accueilli notamment Boualem Sansal, Shumona Sinha, Linda Lê ou Alain Mabanckou. Ce dernier, qui est également conseiller littéraire de l’opération, a en outre présenté à l’Akademie der Künste à Berlin la publication en allemand de sa leçon inaugurale au Collège de France. Preuve, selon Paul de Sinéty, d’une "volonté de développer des échanges intellectuels franco-allemands et de faire connaître les nouvelles générations d’auteurs". Dans cette perspective est née "Fremde Freunde" ("Amis étrangers"), une série de débats trois, avec deux auteurs reconnus, français et allemands, et un jeune auteur qui a une première actualité en langue allemande", précise le commissaire. Parmi les noms annoncés, Hans Magnus Enzensberger, Hédi Kaddour, Ingo Schulze, Lydie Salvayre ou Cécile Wajsbrot.

Alain Mabanckou, conseiller littéraire de la manifestation, intervenait le 21 janvier dernier à Francfort lors du colloque "Litprom", consacré aux littératures du Sud. - Photo IFRA

La saison française en Allemagne s’immiscera dans les autres salons du pays, qui marqueront autant d’étapes sur la route de la Foire de Francfort. Ainsi celle de Leipzig fera-t-elle le pont avec le festival Quais du polar. Charge à ce dernier de "proposer la découverte d’une quinzaine d’auteurs de romans noirs en langue française et de faire découvrir d’autres facettes de la production éditoriale", souligne Paul de Sinéty. Cent cinquante opérations labellisées et regroupées sur le site Francfort2017.com, à destination des théâtres, associations franco-allemandes, médiathèques ou écoles, s’inscrivent dans cette année culturelle binationale. Sans compter le soutien à la traduction, comme le rappelle Niki Théron, chargée des programmes internationaux au sein de la Foire de Francfort : "Il existe pour les invités d’honneur de la foire un programme d’aide à la traduction de leur langue vers l’allemand qui "booste" les nouvelles parutions", notamment ceux des fondations Bosch et DVA côté allemand, ou le Programme Rilke de l’Institut français d’Allemagne.

Une langue incontournable

Avant ce regain d’aides à la traduction, les lettres françaises étaient déjà bien présentes outre-Rhin. Le français demeure "une langue incontournable en littérature et le public allemand suit de très près ce qui se passe en France", même si cela ne se traduit "pas forcément en termes de ventes mais en terme de prestige", estime Loan Nguyen, responsable des droits pour la France au sein de Matthes & Seitz, qui ajoute : "Nous l’avons vu avec L’alcool et la nostalgie de Mathias Enard." La maison créée en 1977 a assis sa réputation de francophilie en publiant, au départ, uniquement des traductions du français, parmi lesquelles celles de Georges Bataille, Roland Barthes ou Maurice Blanchot. Si la production éditoriale s’est peu à peu ouverte à l’allemand, l’éditeur de sciences humaines continue de maintenir son tropisme français. "Cela reste un pilier de notre catalogue, à la fois en sciences humaines et en littérature", souligne-t-elle. Elle entend bien profiter de l’occasion pour adapter sa stratégie éditoriale aux inclinations du public allemand, notamment en matière de lectures et de rencontres avec le public. "Cela va être l’occasion de présenter nos auteurs, remarque Loan Nguyen, ce n’est pas toujours évident de les faire venir en Allemagne parce que nous sommes une petite maison indépendante et cela nous coûte très cher. Mais c’est très important pour le public allemand de rencontrer les auteurs directement, lors de tournées de lecture, par exemple." Avec cette invitation et les fonds débloqués, Matthes & Seitz va pouvoir lancer les ouvrages de Jean-Christophe Bailly, qui viendra présenter Le dépaysement, ou Mathieu Riboulet avec Entre les deux il n’y a rien. "Du point de vue éditorial, on peut faire des choix plus ambitieux en vue de la Foire de Francfort", note Loan Nguyen.

Les traductions du français en chiffres

1 131 titres parus en Allemagne en 2015 ont été traduits du français, dont

295 textes littéraires, soit 8,4 % des traductions.

2e langue traduite en Allemagne, loin derrière l’anglais (63,8 % des traductions) mais loin devant le japonais (628 titres).

928 cessions de droits depuis la France vers l’Allemagne en 2015 (+ 23 %).

Sources : SNE, Bief, notamment l’étude L’édition en Allemagne réalisée par Clémence Thierry et publiée en septembre 2016.

Le discours post-colonial francophone en Allemagne

Le responsable de Wunderhorn, Manfred Metzner, reste sceptique quant à la progression des traductions françaises.

"Depuis trente-neuf ans, la maison Wunderhorn est spécialisée dans la littérature francophone, un des points forts de notre programme. Nous publions par exemple les œuvres de Philippe Soupault. Dans notre catalogue, nous avons choisi une voie bien spécifique, avec des auteurs comme Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Dany Laferrière ou Abdelwahab Meddeb. Edouard Glissant, que nous publions depuis 1983, avec sa philosophie de la créolité, est l’un des piliers du discours post-colonial : ce thème, par exemple, n’est audible en Allemagne que depuis très peu de temps. Le débat autour de cette notion n’a jamais été mené. Dans la presse allemande, seuls les noms connus de la littérature française et les prix Goncourt sont évoqués. Tous les auteurs venus des Caraïbes et de l’Afrique ne sont pas assez pris en compte.

C’est la deuxième fois que la France est à l’honneur à Francfort après l’invitation de 1989, tandis que l’Allemagne était l’invitée du Salon du livre. Or j’ai l’impression qu’en vingt-sept ans, le poids de la littérature française est devenu plus faible en Allemagne. Elle ne joue plus le rôle qu’elle pouvait avoir à l’époque, en termes de compréhension culturelle. L’intérêt pour l’art français, son cinéma, sa chanson et bien sûr sa littérature n’est plus le même. Le succès des auteurs français se limite à quelques noms comme Houellebecq."

Pour Isabel Kupski, responsable éditoriale de la littérature étrangère chez S. Fischer, "la littérature française est devenue plus variée, plus riche et aborde des thèmes différents et très forts". S’il conserve sa deuxième position derrière l’anglais, avec 1 131 ouvrages parus en 2015 traduits de la langue de Molière, le français a selon elle regagné du terrain. "En France, de nombreuses maisons d’édition ont une production très intéressante pour nous. C’est moins le cas pour les pays scandinaves, avec la vague de polars qui a aujourd’hui reflué. Il y a eu aussi un temps où la littérature asiatique était très fortement représentée tout comme les lettres italiennes, mais ces phénomènes ont beaucoup reculé. Maintenant c’est au tour de la France." Une évolution dans les sujets qu’elle met en parallèle avec la littérature anglo-saxonne des cinq dernières années, "où l’on pouvait lire un grand nombre d’histoires de familles. Si l’on ne trouve que cela, ça ne suffit pas. Au contraire, la grande diversité des thèmes caractérise la production française de ces dernières années. Regardez la largeur du spectre entre les romans puissants d’Edouard Louis ou d’Olivier Bourdeaut." La parution en mars d’En attendant Bojangles, de ce dernier, arraché aux enchères auprès de Finitude par Piper, illustre cet intérêt croissant, tout comme le succès de Jean-Baptiste Del Amo, publié par Btb, une division de Random House Deutschland.

Houellebecq ambassadeur

Michel Houellebecq, figure incontournable de la littérature française outre-Rhin, encore 24e des meilleures ventes poche 2016 de Buchreport/Der Spiegel et depuis 27 semaines dans le classement, a été le meilleur ambassadeur des lettres françaises et de leur potentiel commercial. Soumission, publié par Dumont en septembre 2016, s’est vendu à 450 000 exemplaires tous formats confondus (hardcover, poche, et ebook). "Au cours des dix dernières années, on a vu que la littérature française peut faire des best-sellers en Allemagne, comme Houellebecq, relève Loan Nguyen. Cela n’a pas seulement été le cas d’un seul livre mais d’un auteur que l’on suit." Ce que confirme selon elle l’exemple d’Emmanuel Carrère : "Il ne décollait pas du tout en Allemagne. Mais Le Royaume a été un tournant pour le public et un best-seller ici. C’est dû à sa dimension religieuse, centrale en Allemagne, surtout en cette année Luther." Preuve de l’engouement pour le marché français, le recours à des scouts pour dénicher la perle rare s’est généralisé. "Les grandes maisons d’édition allemandes ont toutes un scout en France, remarque Isabel Kupski, chez S. Fischer. Certains en ont depuis toujours, comme Rowohlt ou Piper, d’autres ont suivi plus récemment, à l’instar de DTV ou d’Ullstein… Il y a du mouvement et une concurrence très forte. Un titre vient justement de nous échapper, parce qu’un autre éditeur a mis davantage sur la table."

C’est la diversité de thèmes mais aussi de genres qui pousse les éditeurs allemands à mettre leur nez dans les catalogues français, prisés notamment pour la bande dessinée. En 2015, le genre a monté en puissance car il représentait près de la moitié des cessions de droits vers l’Allemagne selon les données collectées par le Bureau international de l’édition française (Bief). Heike Drescher, responsable éditoriale de Reprodukt, voit d’ailleurs dans le 9e art "un marché très prometteur". Pour cette maison, dont environ un tiers des traductions viennent du français, notamment celles de Guy Delisle, Lewis Trondheim, Marc-Antoine Mathieu ou Manu Larcenet, "la demande demeure très forte". "La France a toujours été une grande terre de bande dessinée, où il existe beaucoup d’œuvres à traduire", ajoute-t-il. Même si la maison a décidé de réduire un peu la voilure du fait de la compétition accrue autour des romans graphiques - "beaucoup de maisons d’édition de littérature ont commencé à en publier", relève Heike Drescher. Reprodukt, qui avait édité plusieurs albums de Riad Sattouf, s’est vu souffler la version allemande de L’Arabe du futur par Knaus. L’éditeur note cependant des perspectives intéressantes du côté des livres pour enfants, autre point fort des traductions du français : "La demande est encore forte, notamment en bandes dessinées pour enfants, comme Ariol d’Emmanuel Guibert et Marc Boutavant, qui marche très bien."

En attendant de voir si cette diversité éditoriale française séduira les éditeurs du monde entier, l’intérêt des Allemands ne devrait pas fléchir dans ce pays curieux de sonder les intentions de son grand voisin. "La France a toujours été importante culturellement pour l’Allemagne, souligne Isabel Kupski. La presse a déjà les yeux fixés là-dessus. Cela représente aussi un enjeu politique considérable."

Meilleures ventes : entre surprises et valeurs sûres

Les libraires allemands constatent, outre l’engouement persistant pour Michel Houellebecq, le succès inattendu de Retour à Reims de Didier Eribon.

Nina Hugendubel - Photo DR

Michel Houellebecq, Patrick Modiano, Yasmina Reza, David Foenkinos et Thomas Piketty : voilà le quintette qui rencontre le plus d’écho en librairie, selon Nina Hugendubel, dirigeante de la chaîne du même nom. "Même si les Français jouent un rôle moindre dans les traductions que les Anglo-Saxons, il y a toujours des titres porteurs pour le marché allemand. Michel Houellebecq a quitté son statut d’enfant terrible de la littérature française pour en devenir l’une des voix les plus importantes, au moins depuis Soumission. En tant que dramaturge, Yasmina Reza s’est imposée aussi bien dans les théâtres qu’en librairie."

A Cologne, Klaus Bittner, dont la librairie est spécialisée depuis 1980 dans les langues romanes, ne cache pas sa fierté de posséder plus de vingt mètres de rayonnages dédiés à la littérature française (et six mètres en plus pour des versions originales). "Le plus grand succès de ces dernières années est clairement Michel Houellebecq", confirme-t-il, avant de citer, aux côtés de valeurs sûres allant de Proust à Marguerite Duras, les succès rencontrés dans ses rayons par Laurent Binet, Cécile Wajsbrot ou Yannick Haenel.

Succès des essais

"La littérature demeure de loin le segment le plus vendeur en matière de traductions françaises, poursuit Nina Hugendubel, avec notamment David Foenkinos et Guillaume Musso du côté du grand public. Pour la bande dessinée, Astérix reste en tête des ventes, et le nouveau duo d’auteurs marche aussi très bien. Quant aux essais, il existe aussi des livres qui ont séduit le public allemand comme Le capital de Thomas Piketty ou Retour à Reims de Didier Eribon, qui fait partie de la liste des best-sellers du Spiegel." Gerrit Schoof, qui officie au Zauberberg, librairie berlinoise où Marie NDiaye fait souvent des lectures, n’hésite pas à qualifier Retour à Reims de "livre français de l’année en matière d’essais". "Didier Eribon est venu faire plusieurs rencontres à Berlin, il a fait salle comble à chaque fois ; Sahra Wagenknecht [dirigeante du parti d’extrême gauche Die Linke, NDLR] l’a même cité à la tribune du Bundestag." Les raisons du succès de cette traduction parue en mai chez Suhrkamp ? "Le Brexit, Trump, plus des prolétaires en colère", autant de thèmes qui résonnent dans une Allemagne inquiète pour son modèle de démocratie libérale. Côté littérature, le libraire rapporte aussi les bonnes ventes de Boussole, de Mathias Enard, paru chez Hanser l’an dernier, et celles de Pierre Lemaitre.


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