BUS 29

En ligne avec Roubaud

Photo OLIVIER DION

En ligne avec Roubaud

Six couvertures différentes, un photographe, un compositeur, des comédiens mobilisés autour d'un long poème en alexandrins, mais aussi des libraires et des bibliothécaires... Pour célébrer Ode à la ligne 29 des autobus parisiens à paraître le 8 novembre, les éditions Attila ont imaginé des projets un peu fous, à l'image du livre de Jacques Roubaud.

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Par Catherine Andreucci,
Créé le 26.10.2012 à 00h00,
Mis à jour le 08.12.2014 à 15h46

La ligne du bus numéro 29 traverse Paris de la gare Saint-Lazare à la porte de Montempoivre. Elle passe par des lieux touristiques, mystérieux, chics, historiques ou reculés. Familier du trajet et grand arpenteur de la capitale, Jacques Roubaud a composé une Ode à la ligne 29 des autobus parisiens. Le poète, figure majeure de la littérature contemporaine, publie son livre le 8 novembre non pas chez ses éditeurs historiques, Gallimard ou Seuil, mais chez les jeunes éditions Attila. Lesquelles ont imaginé une multitude d'événements dont le point d'orgue sera une soirée au Centre Pompidou le 5 décembre, jour des 80 ans de Jacques Roubaud. "Il a tout de suite été évident pour moi que je ne pouvais pas proposer ce texte à mon éditeur naturel de poésie. C'est trop particulier comme réalisation physique", explique l'auteur de La belle Hortense, Quelque chose noir ou Le grand incendie de Londres...

Ecrit entre 2005 et 2011, son poème d'une centaine de pages, structuré en 35 strophes réparties en 6 chants, est parsemé de ces contraintes qu'affectionne le poète, membre de l'Oulipo, mais qui sont autant d'embûches pour un éditeur. "Mon intention était d'écrire un long poème, ce qui ne m'est pas arrivé souvent, qui serait en alexandrins, et rimé. Mais pas à la manière du XVIIe siècle. Mes alexandrins seraient entièrement corrects et respecteraient les règles, sauf que si un mot n'allait pas, je lui ferais subir les punitions nécessaires : le couper en deux, ajouter des syllabes..." Et tordre l'orthographe pour le plaisir ou les besoins de la métrique. L'affaire se corse encore puisque Jacques Roubaud a opéré, comme il le fait souvent, de nombreuses digressions, et les a signalées chaque fois par un nouvel alinéa et une couleur différente : noir, rouge, bleu, vert, violet, marron, gris, rose et cyan. Son poème se lit comme "une partition de musique contemporaine". Une fois la forme décidée, "il fallait que j'aie un parcours". Ce sera la ligne 29, qui lui permet d'explorer Paris, le rapport à la mémoire, des réflexions sur la poésie... Tous ces thèmes qui traversent son oeuvre et que l'on retrouve dans ce texte drôle et facétieux qui semble avoir été écrit pour être lu à haute voix. Jacques Roubaud est mathématicien, mais c'est surtout un joueur.

Son poème terminé, il en parle à son amie Michèle Ignazi, de la librairie du même nom dans le quartier du Marais, à deux pas des éditions Attila. C'est elle qui a mis le poète et l'éditeur Frédéric Martin en relation. "C'est un texte très puissant, qui va, à mon avis, devenir un de ses textes majeurs, estime Frédéric Martin. Qu'en faire ? Un beau livre ? Ce n'était pas à la hauteur de l'ambition. Et puis il y avait le risque que l'on se demande pourquoi Jacques Roubaud publie chez Attila et non chez Gallimard ou au Seuil, que l'on croie que c'est un fond de tiroir, ce qu'il n'est pas." Afin de "faire circuler l'énergie qu'il y a dans le livre", il a commencé par demander aux étudiants de l'école Estienne de créer 6 couvertures différentes pour les 3 996 exemplaires du premier tirage qui seront distribués aléatoirement en librairie. Petit à petit, il a mobilisé des artistes et des institutions autour d'un projet qui va bien au-delà du livre. Tous s'en sont emparés, sauf la RATP... "Pour rendre hommage à la vitalité de ce texte, il fallait faire intervenir différentes sensibilités, organiser des lectures, impliquer les libraires et les bibliothécaires..." Même le glacier Raimo du 12e arrondissement, qui apparaît dans la strophe 27 de l'Ode : il a créé une coupe "Ligne 29" avec deux boules au lait d'amandes sur un biscuit au sirop de gentiane, surmontées de chantilly, framboises et amandes grillées... C'est peut-être ce qui plaît le plus au poète. "Je publie des livres depuis 1967, je n'ai jamais rencontré un éditeur qui prenait autant de soin d'un livre", dit-il. Il donnera un nouveau manuscrit à Gallimard en début d'année. Et vient de traduire Total zoo d'Edward Gorey pour Attila.

EN COUVERTURES

"Il n'est pas fréquent qu'un projet d'étude débouche sur une publication chez un éditeur", dit Margaret Gray, professeure de typographie appliquée à l'école Estienne. Aussi a-t-elle sauté sur l'occasion. Les 8 étudiants de la section typographie ont proposé une cinquantaine de couvertures. Six d'entre elles ont été choisies avec Jacques Roubaud. Ils ont aussi conçu la maquette intérieure. Depuis la rentrée, ils travaillent sur des affiches au format 49 x 70. "Chacun a créé des motifs ou des éléments typographiques. Ensemble, ils les mixent, les superposent, en explorant toutes les possibilités de la sérigraphie et de la presse typographique", explique Margaret Gray. Cinq cent affiches sont déjà prêtes... Les étudiants planchent à présent sur une version du livre pour tablette numérique.

EN BIBLIOTHÈQUES

Les bibliothèques parisiennes seront de la partie en mars et avril, pour le Printemps des poètes. Surtout celles qui sont situées sur le trajet du bus. La médiathèque Hélène-Berr du 12e arrondissement prévoit une rencontre avec Jacques Roubaud et l'éditeur Frédéric Martin (avec dégustation de glaces), une exposition des photos de Jean-Luc Bertini, une autre des affiches et des couvertures, une performance de Gilles Sivilotto... Il y aura aussi une lecture de Jacques Rebotier à la bibliothèque Drouot (9e), une expo des élèves de l'école Estienne à Marguerite-Audoux (3e)...

EN SONS

Il y aura des lectures par Jacques Rebotier avec sa compagnie voQue (dont une aux Bouffes du Nord le 9 novembre) et une adaptation radiophonique sur France Culture le 5 décembre. Gilles Sivilotto, concepteur et interprète sonore, crée aussi une composition électroacoustique à partir de sons prélevés sur la ligne 29 et de la voix de Jacques Roubaud. Armé d'un sampler, d'une palette graphique, d'une manette wii et d'un ruban de position, il l'interprétera dans le quartier de l'Horloge, au Centre Pompidou, lors du vernissage de Jean-Luc Bertini... "Des éléments sonores et musicaux du texte se retrouvent dans ma composition qui est une sorte d'étrange puzzle un peu surréaliste."

EN LIBRAIRIES

Le coup d'envoi des festivités sera donné à la librairie Michèle Ignazi le 14 novembre, avec une lecture par la compagnie voQue. "La librairie n'est pas exactement sur le trajet du bus, mais la ligne vient d'être détournée pour des travaux, et le bus s'arrête juste à côté en ce moment", s'amuse la libraire. Atout-Livre (12e), Millepages (Vincennes), la Librairie de Paris (9e) et Le Comptoir des mots (20e) organiseront ensuite des rencontres avec Jacques Roubaud autour de son oeuvre. Les affiches de l'école Estienne viendront égayer les vitrines.

EN IMAGES

JEAN-LUC BERTINI

Connu pour ses portraits d'écrivains, Jean-Luc Bertini avait déjà photographié Jacques Roubaud. Hormis une contrainte, la ligne 29, Frédéric Martin lui a donné carte blanche. Il a marché le long du parcours et saisi, en noir et blanc, des scènes très humaines, offrant "une dimension d'étrangeté, un réalisme poétique..." Jean-Luc Bertini rêvait de travailler sur Paris, la ligne 29 l'a "canalisé". "Il fallait que je me détache du texte. Je ne peux pas être dans les mots de Roubaud ni dans ses yeux. Sinon ce serait du collage ou de l'illustration." "Mes prises du 29" seront exposées à la galerie Binôme, à partir du 6 décembre.



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