Roman noir

Emily St. John Mandel, « L'hôtel de verre » (Rivages Noir) : Maîtres des illusions

Emily St. John Mandel - Photo © SARAH SHATZ

Emily St. John Mandel, « L'hôtel de verre » (Rivages Noir) : Maîtres des illusions

Emily St. John Mandel écrit un roman noir d'une puissante originalité sur la dimension théâtrale des rapports humains à l'ère du capitalisme. Tirage à 25000 exemplaires.

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Par Elise Lépine,
Créé le 28.02.2021 à 14h00,
Mis à jour le 01.03.2021 à 15h38

Très attendue après l'énorme succès de Station Eleven (2016), dystopie postapocalyptique mettant en scène une troupe de comédiens nomades survivant en Amérique du Nord vingt ans après une pandémie, la romancière canadienne Emily St. John Mandel poursuit sa réflexion sur le grand théâtre du monde. Les premiers chapitres de L'hôtel de verre sont aussi brillants que déconcertants : avant de nous exposer la trame de l'intrigue, elle s'offre le luxe de nous faire visiter l'envers du décor de son livre. Happés par sa plume magistrale et son sens éblouissant de la narration, nous observons, déboussolés mais captivés, un étudiant paumé, Paul, tuer accidentellement un jeune homme en lui fournissant de mauvais comprimés d'acide lors d'une soirée, à la fin des années 1990.

Saut dans le temps. Quelques années plus tard, le même Paul, devenu homme de ménage dans un hôtel de luxe, tague une baie vitrée au feutre à l'acide de cette monstrueuse suggestion, qui hantera le texte : « Et si vous avaliez du verre pilé ? » À la même période, sa sœur Vincent - dont le prénom masculin est un hommage à la poétesse Edna St. Vincent Millay - accepte le pacte que lui offre le propriétaire milliardaire de l'hôtel, où elle est barmaid : alliance au doigt, mais sans l'épouser, elle partagera sa vie, son lit et son immense maison en échange d'une place dans ce qu'elle appelle le « Royaume de l'argent », c'est-à-dire le monde des ultrariches. Elle joue son rôle pendant trois ans, puis le royaume s'effondre. Nous sommes en 2008, une crise financière ébranle l'économie mondiale.

À ce moment précis du roman, Emily St. John Mandel prend son lecteur par la main et l'invite à s'asseoir face à la scène, où tous les éléments du décor, savamment disposés dans la première partie du livre, révèlent leur sens à la lumière d'un récit qui s'accélère et prend son envol, nous laissant bouche bée. Dans une mise en scène alternant flash-backs et ellipses, chaque personnage va jouer son destin jusqu'au bout. Gravitant autour de l'héroïne du roman, Vincent, ils sont reliés par le fil d'une intrigue qui continuera à se révéler à l'esprit du lecteur longtemps après la fin du livre. Tous sont, plus ou moins directement, victimes d'une pyramide de Ponzi, ce montage financier frauduleux consistant à rémunérer des investissements avec l'argent procuré par de nouveaux clients, jusqu'à ce que le système craque - ce que fit, pendant près de cinquante ans, l'homme d'affaires Bernard Madoff.

Dans cet étonnant thriller économique, peuplé d'illusionnistes sans scrupules, d'âmes errantes et d'artistes maudits, Emily St. John Mandel dresse un portrait à charge de la finance mondiale. Observant le grand théâtre d'ombres qu'est le capitalisme mondialisé, elle pose cette question dérangeante : et si notre société ne tenait debout que par le sortilège d'une puissante illusion collective ? Perturbant, poétique et génial, L'hôtel de verre nous invite à conquérir notre liberté, à exercer notre esprit critique et à chercher un sens au chaos.

Emily St. John Mandel
L'hôtel de verre Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé
Rivages
Tirage: 25 000 ex.
Prix: 22 € ; 400 p.
ISBN: 9782743651657

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