Les femmes aussi. André Gide fit quelques séances sur le divan de la Polonaise Eugénie -Sokolnicka. Elle apparaît sous le nom de Mme Sophroniska dans Les faux--monnayeurs (1925) où elle parle de la cure d'un jeune garçon nommé Boris dont elle étale au grand jour « les rouages les plus intimes de [l']organisme mental ». Très introduite dans les milieux littéraires parisiens, dont celui de la NRF, Eugénie Sokolnicka, pionnière de la psychanalyse pour enfants, œuvre pour la reconnaissance de Freud en France. En 1934, à la suite d'une rupture amoureuse, elle ouvre le gaz et meurt à 49 ans. Elle est l'une de ces personnalités qui traversent Le divan des femmes. Élisabeth Roudinesco a voulu rendre hommage à ces aventurières de l'inconscient qui furent tout aussi intrépides que leurs collègues masculins. Ce n'est pas une question de mode, mais de morale. Élisabeth Roudinesco n'a jamais cédé aux sirènes de la tendance. Elle a toujours cherché à être juste. Il est donc normal que la grande historienne de la psychanalyse revienne sur ces travaux antérieurs et développe ce qui n'était alors qu'effleuré dans ses précédents ouvrages. Cet effleurement, ce furent les femmes, les femmes dans l'histoire de la psychanalyse. Longtemps, elles furent reléguées à l'état de patiente, de malade, d'hystérique. Les maîtres du divan en firent des cas sur lesquels ils élaborèrent des hypothèses, des livres et des thérapies. « De Franz Anton Mesmer à Sigmund Freud en passant par Jean-Martin -Charcot, aucun découvreur des médecines de l'âme n'aurait pu élaborer un système de pensée ou opérer une approche clinique décisive sans la présence des femmes qui les accompagnèrent dans leurs recherches, mais qui furent anonymisées et réduites à figurer dans leurs publications, comme des "cas princeps". »
Avec la plume efficace qu'on lui connaît, Élisabeth Roudinesco met en exergue quelques cas (Anna Freud, Melanie Klein, Marie Bonaparte, Françoise Dolto) et en développe quelques autres moins connus du public français (Emma Eckstein, Sabina Spielrein, Hermine Hug von Hugenstein, Marie Langer ou encore Jenny Aubry, par ailleurs mère de l'autrice). La plupart sont issues de la bourgeoisie juive de la Mitteleuropa, de familles austro-hongroises puritaines, névrosées, victimes du stalinisme et du nazisme mais aussi de leurs propres perversions. C'est de cette hécatombe de suicides, de viols, d'incestes, de psychoses et de dérèglements divers, entre douleurs et obstination, que ces femmes ont conquis leur place dans cette épopée de l'inconscient, en la libérant d'une approche « patriarcale et phallocentrique ». Après bien des traumatismes, toutes ont mis en œuvre une vision radicalement opposée de la sexualité, notamment sur la place du pénis qui, symboliquement du moins, ne se trouve pas que chez les mâles. Plus question pour les hommes d'analyser leurs épouses, leurs maîtresses ou leurs enfants. Sans ces femmes, sans leur désir et leur force, la psychanalyse n'aurait pas fortifié ses bases. Mais sans cette communauté qui leur a permis de s'affirmer, elles n'auraient pas pu dire, pour parodier Gide, « famille je vous ai ».
Le divan des femmes
Seuil
Tirage: 5 500 ex.
Prix: 22 € ; 256 p.
ISBN: 9782021622423
